[G&L] Chapitre 01 : Un précieux livre

[G&L] Chapitre 02 : Dignité

Par pitié qu’elles arrêtent de hurler ! Parfois je hais vraiment mes soeurs et leurs disputes incessantes. Ce n’est pas comme si elles étaient adultes après tout, non. Ce n’est pas comme si l’aînée travaillait dans un respectable office notarial et allait bientôt monter en grade. Ou que la seconde, Beth, était comptable. Je suis la plus jeune de la famille et pourtant j’ai parfois l’impression d’être la plus mature de la bande. Impossible de lire tranquillement dans ces conditions. Pour autant elles ne se tairont pas alors je me résigne à quitter la maison. J’attrape une veste et descends deux étages, trois niveaux ne sont pas de trop pour tous nous héberger. Ma mère se trouve dans la cuisine, pas pour mijoter un bon petit plat, elle est capable d’inverser sel et sucre, mais elle nettoie ses pinceaux. Depuis que mon frère a quitté la maison, elle s’est mise en tête de transformer son ancienne chambre en bureau. C’est tellement plus utile que de nous permettre, à ma soeur Delina et moi-même, d’avoir chacune une chambre et un peu d’espace. Aujourd’hui c’est donc peinture, elle a essayé de nous recruter mais étonnamment, mille choses urgentes se sont présentées.

– Maman, je vais à la librairie.

– Encore, me répond t-elle en essuyant avec soin ses ustensiles, tu y es allée hier.

Et la veille, et le jour avant, et pratiquement tous les jours précédents, j’aime lire, qu’y puis-je ?

– Je sais mais j’ai oublié de prendre un manuel qu’Ashleen m’a recommandé, tu sais pour le stage.

Ma soeur aînée a eu la gentillesse de m’aider à obtenir un stage de quelques mois dans son office notarial, six mois à servir du café et répondre « oui monsieur » aux trois associés poussiéreux à l’oeil pervers. J’ai tellement hâte de commencer. Le livre en question trône déjà sur la commode qui me sert de bureau mais si je n’ai pas de bonne raison de sortir maman risque de refuser. Elle réfléchit un instant et laisse traîner le suspense.

– D’accord, mais fais vite, sois de retour pour le thé.

Mes grands-mères viennent toutes les deux tous les mercredis prendre le thé et maman a horreur de se retrouver seule avec elles. Par conséquent elle oblige tout le monde à être présent. Je saisis mes clefs dans le tiroir du meuble de l’entrée et file sans demander mon reste. J’ai hâte de découvrir le nouveau roman qui m’envoûtera pendant des heures et illuminera mon monde par les aventures trépidantes de son héroïne à la fois courageuse et brillante.

Notre village est des plus modestes, tout le monde se connaît et rien n’y court plus vite que les rumeurs. Le nombre de boutiques se compte sur les doigts de la main et il me faut à peine quelques minutes pour rejoindre l’unique librairie, tenue par une gentille vieille qui, je le pense, espère que je reprenne la boutique à sa retraite. Mais j’aimerais plus que tout quitter cette vie pour une autre plus palpitante à Londres. J’entre dans la petite boutique à la décoration cosy, madame Fields m’accueille avec son sourire habituel et me tend les bras pour m’embrasser.

– Bonjour ma petite, comment vas-tu Ellya ?

– J’ai fui la maison, Ashleen et Beth se disputaient encore.

Elle a l’habitude de m’entendre râler à propos de mes deux aînées, et sa conclusion est invariablement la même.

– Il serait bon qu’elles trouvent un mari et s’en aillent vivre leur vie au lieu de se chiffonner comme des cheminots. De mon temps une femme n’avait pas le droit de travailler si elle n’avait pas de mari. A l’époque je militais contre mais quand je vois certaines jeunes filles maintenant…

Elle est partie dans un long monologue à la fois féministe et archaïque, suivant la phrase que vous écoutez. Elle n’attend même plus de réponse, elle parle à ses livres et leurs raconte ses amours de jeunesse, la manière dont elle est tombée folle amoureuse de son mari, et dont ses fils ont fait les quatre cents coups durant leur jeunesse.

Je me promène entre les rayons et mon regard se pose sur un ouvrage à la couverture soignée. Je le sors de son rayon et en caresse délicatement la tranche avant de le tourner pour en lire le résumé. Il m’emporte dans un tourbillon de magie et je brûle déjà d’en parcourir les lignes. Enthousiaste au possible, je me dirige immédiatement vers la caisse et m’empresse de tendre un bille à madame Fields avant de la remercier et de gagner la sortie prestement. La journée est agréable, je vais aller le dévorer au parc voisin. Je sors et m’apprête à traverser lorsqu’une grosse berline noire se gare brusquement devant moi, manquant de m’écraser. Je n’échappe aux pneus qu’à la grâce d’un réflexe mais je termine par terre et, sans surprise, mon livre m’échappe et finit dans la seule flaque d’eau et de boue de la rue.

Je m’empresse de le récupérer alors qu’un homme sort de la voiture et m’enjambe sans hésitation.

– Vous ne pourriez pas faire attention ? !

Je m’exclame, passablement énervée, tout en essayant de sauver mon livre mais rien n’y fait, il est fichu. Je me redresse et me retourne furieuse, prête à hurler aussi fort que mes quatre soeurs réunies, et découvre ainsi celui qui a brisé tous mes rêves d’une bonne lecture.

Mon souffle est coupé et mon coeur rate un battement. Si son comportement est minable, ce n’est pas le cas de son apparence. Je ne saurai dire ce qui me trouble le plus en lui, les reflets dorés dans sa chevelure brune, dus aux rayons du soleil, ses iris d’un bleu sombre et profond qui ne me quittent pas ou bien son assurance naturelle. Quoiqu’il en soit je sens le rouge me monter aux joues et je commence à bredouiller. Cela semble l’amuser.

– Quelle idée de se trouver en travers de mon chemin jolie nymphe. Ecarte toi ou déshabille toi.

J’ai certainement mal compris et prends parti de faire comme si je n’avais rien entendu. Je recule donc d’un pas et le salue poliment, car moi je suis polie avant de partir.

– Bonne journée monsieur.

– Pas si vite jolie nymphe.

Il me retient par le bras et je sens la chaleur de sa grande main à travers ma fine veste.

– Il me semble avoir abîmé vos affaires, allons boire un café que je vous dédommage.

– Non, non merci, je… On m’attend.

Je me dégage, bien qu’un moment avec lui semble avoir de la valeur si j’en crois les regards appuyés que posent les passantes sur lui. C’en est un peu gênant. Il m’arrache tout de même mon livre, ou plutôt ce qu’il en reste, des mains.

– Comme cela je suis sûr de te revoir jolie nymphe, passe au château demain après l’enterrement. Et mets un truc plus sexy que ta robe de grand-mère.

Il ose rajouter un clin d’oeil. Ce n’est plus de la gêne mais de la honte que je ressens. Il part sans ajouter un mot, ni même un regard. Bon sang, quel individu.

Je repars à mon tour complètement perturbée et malheureusement j’arrive juste à l’heure pour le thé. Tous les autres ont réussi à y échapper alors ma mère me happe avec mes grands-mères.

– Ma chère Ellya, que t’est-il arrivé ? Me demande l’une d’elle.

J’explique sans trop de détails les raisons de ma chute et toutes trois compatissent un instant avant de reprendre leur discussion.

– Comme je le disais à ta mère, les funérailles demain promettent d’être grandioses, le duc était très aimé, nous nous devons donc d’y assister.

Je n’écoute que d’une oreille, l’esprit encore tourné vers le rustre qui m’a envoyée au sol lorsque ces mots m’interpellent.

– Nous n’allons pas y aller tout de même ?

Les trois me rétorquent que si, en signe de respect, tout le village ira. Je comprends mieux à présent pourquoi mon inconnu était si sûr de lui. Un peu plus troublée, je leur demande de bien vouloir m’excuser et je file prendre une douche, chaude ou froide je ne sais pas. La seule idée de le revoir me provoque alternativement frissons et coups de chaud. Alors c’est cela un coup de foudre ?

[G&L] Chapitre 02 : Dignité

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