[G&L] Chapitre 02 : Dignité

[G&L] Chapitre 01 : Un précieux livre
[G&L] Chapitre 03 : Déjà-vu

Les funérailles sont telles qu’imaginées par mes grand-mères, grandioses, emplies d’émotions et de solennité. Nous sommes à la sortie de l’église, trop petite pour accueillir l’intégralité de la foule venue rendre hommage au vieux duc. Il s’est éteint après une longue maladie qui l’a cloîtré dans le château ces trois dernières années. Lui qui était assez strict sur l’étiquette avait néanmoins décidé que s’il ne pouvait pas sortir et aller entre autres au village, le village allait venir à lui. Ainsi, au grand damne de ses proches il avait ouvert les portes de sa demeure et régulièrement invité ses voisins bien moins nobles. Le château n’avait jamais accueilli autant de prolétaires, bourgeois et petite noblesse que ces dernières années. Aujourd’hui, ces gens, ses amis, venaient le saluer une dernière fois, drapés dans leurs habits de deuil.

Les jeunes comme moi restent en retrait, j’essaye de rester impassible, sérieuse. Je n’ai pas spécialement de peine pour le vieux duc, je ne l’ai rencontré qu’une fois, mais il était bienveillant et ne m’inspirait que du respect. Et plus que la souffrance de l’avoir perdu, je ressens surtout la douleur de ma grand-mère paternelle, qui tient mon bras droit serré contre elle. Elle faisait partie des proches du vieil homme et sa mort l’a particulièrement touchée, car ils sont nés la même année mais également car elle l’avait côtoyé toute sa vie et ils étaient devenus bons amis au fil des ans. La tradition et la bienséance sont deux choses qui tiennent très à coeur à ma grand-père, par conséquent elle retient ses larmes, en écrasant mon bras sous ses doigts.

Nous attendons dehors en silence la fin de la cérémonie funéraire, le duc est remis à Dieu avec la bénédiction de ses semblables. Ceux qui avaient pu entrer sortent et s’ajoutent à nous, enfin vient le cercueil fermé que l’on place dans un corbillard avant de tous partir en une longue procession jusqu’au cimetière voisin. La foule en deuil recommande une dernière fois son âme à Dieu puis chacun défile afin de jeter une fleur ou un peu de terre sur le cercueil avant de se disperser. Nombre d’habitants du village ont choisi d’aller boire un verre à sa mémoire au pub. Mon frère et mes soeurs annoncent qu’ils y vont également, avec l’assentiment de mes parents qui eux se dirigent vers le club de chasse, autre haut lieu de rassemblement.

Quant à moi je veux me dégager pour suivre mes aînés mais ma grand-mère paternelle me retient fermement.

– S’il te plaît soutiens une vieille femme peinée. Me demande, ou plutôt m’ordonne t-elle.

J’ose interpeller ma mère mais celle-ci me considère un peu jeune pour aller boire, je suis pourtant adulte.

– Ne sois pas si déçue Ellya, me dit ma mère-grand, ma grand-mère maternelle.

Nous avons eu l’intelligence de les différencier ainsi lorsque mon second grand-père est décédé et qu’elles ont toutes les deux commencé à venir très régulièrement à la maison.

– Nous allons au château ma petite, continue t-elle en sortant un petit carton de son sac à main. Nous avons la chance de faire partie du petit cercle d’amis du duc. Avions plutôt. La famille a eu la gentillesse de nous inviter à partager une collation à sa mémoire.

Elles m’entraînent donc dans la direction opposée, sur la route qui mène à la place principale du village. Nous y hélons un taxi qui nous emmène à quelques kilomètres, sur le domaine ducal. La grande haie d’ifs qui encadre l’unique route est imposante et le vent qui l’agite accroît cette impression de petitesse qui m’habite. Ce lieu chargé d’histoire est une invitation à l’évasion de l’esprit. Combien de grands hommes et femmes a t-il vu naître ? Combien d’événements historiques ont pris racine ici ?

Nous descendons de voiture et le ravissement surpasse les autres émotions. Le château est imposant, austère et froid, mais la vue sur la vallée est tout simplement imprenable, magique.

 

Je pourrais la contempler durant des heures, me perdre dans cette brume légère et me noyer dans ces vastes collines verdoyantes mais mère-grand me ramène à la réalité en me saisissant la main. Un majordome droit dans ses chaussures en cuir cirées impeccablement nous attend sur le perron. Des valets prennent nos manteaux et d’autres nous accompagnent jusqu’au grand salon où se déroule la réception. Je suis heureuse que mes grands-mères n’aient pas invité ma mère, elle eut été incontrôlable devant tout ce faste. Elle qui rêve d’avoir plus de personnel que notre pauvre cuisinière, la femme de chambre et la femme de ménage aurait été envieuse au possible devant tous ces gens affectés au service. Et je ne parle même pas de tout ce luxe étalé sur les sols et les murs. Des générations de ducs et duchesses avaient meublé les lieux avec la fine fleur de l’artisanat local et international. Tout n’était que splendeur.

Je me retiens de trop m’approcher des tables couvertes d’argenterie et de mets qui me paraissent tous plus délicieux les uns que les autres, la nourriture est bonne à la maison, mais ce qui s’étale sous mes yeux me paraît sans commune mesure. Si je m’écoutais, je goûterais à tout sur l’instant. Mais j’ai un minimum de décence.

Nous avançons jusqu’au fils duc et son épouse. Le vieux duc l’a déshérité car ils ont eu un gros conflit par le passé mais il semblerait qu’ils aient réussi à se rapprocher quelque peu sur la fin. Nous leur présentons nos respects avec toute la dignité possible et c’est bien aimablement qu’ils nous répondent, même si je vois une pointe de dédain chez madame. Après tout nous ne sommes que des villageoises, une petite noblesse pauvre négligeable, piégée dans des temps reculés au fin fond de la campagne alors qu’eux vivent à Londres parmi les buildings et dans une vie moderne, presque futuriste pour nous.

Son mépris ne gâchera pas ma joie d’être ici finalement, le cadre est tellement beau que rien ne semble pouvoir l’amoindrir. Nous abandonnons le couple pour rejoindre quelques anciens, autres membres éminents du village à l’instar de Sean Davis, le maire. Un valet passe à côté de nous et offre des rafraîchissements, nous levons nos verres à la mémoire du vieux duc et mes aînés évoquent leurs anecdotes avec lui. Aucune voix ne s’éleva pour le critiquer aujourd’hui, tous avaient de bons souvenirs qu’ils partageaient avec plaisir. J’y appris un certain nombre de détails intéressants sur la vie du duché, du village également. Certes nous sommes petits mais la vie n’est pas pour autant monotone. Malgré cela je rêve encore de quitter notre petit coin reculé d’Angleterre pour la trépidante Londres aux milles lumières.

Le temps glisse sur nous et je commence un peu à m’ennuyer, mes voisins évoquent à présent des souvenirs bien plus vieux que moi et je m’en désintéresse quelque peu. Je prétexte un besoin de rafraîchissement pour m’éloigner et je sors discrètement de la pièce avant d’emprunter un grand couloir à l’éclairage tamisé.

Je doute d’avoir le droit de me promener de la sorte aussi je reste silencieuse et marche précautionneusement. Il ne manquerait plus que je casse quelque chose. Je regarde les tableaux accrochés aux murs, des toiles de maîtres à n’en pas douter. C’est alors que je passe devant une porte entrouverte qui donne sur une petite bibliothèque. Un homme est appuyé contre une rangée de livres, un verre d’alcool fort ambré à la main. Je ne réalise pas de suite de qui il s’agit puis les souvenirs me reviennent, et avec eux les émotions. Mon coup de foudre la veille est là. Je ne sais pas quoi faire et je reste figée, mes yeux ne se détachent pas de lui. Comme tous il est vêtu de noir, dignement, mais il paraît profondément affecté, plus que nous. Je vois une larme couler le long de sa joue, tranchant avec ses traits sont durs, marqués. Cette touche d’humanité accentue sa beauté froide. Je réussis à me reprendre et je recule d’un pas lorsqu’il tourne la tête et me voit.

– Je t’avais dit de mettre quelque chose de plus sexy.

Il se redresse, vide son verre d’une traite et avance jusqu’au milieu de la pièce.

– Pourquoi tu n’entres pas ?

– Je, je suis désolée, je vais vous laisser.

Je me tourne pour fuir mais il me rejoint rapidement et m’attire dans la pièce avant de fermer la porte derrière nous.

– Je ne pensais pas que tu viendrais jolie nymphe. Tu es plus courageuse que ce que je pensais, ou plus facile.

Il mélange les compliments et les piques avec une facilité déconcertante, je ne sais pas sur quel pied danser. Tout en lui n’est que paradoxe. Drapé dans son deuil il paraît respectueux au possible mais le sourire en coin me laisse penser qu’il ne s’agit que d’une façade.

– Je ne suis pas une fille facile.

Pourquoi ai-je pris la peine de le préciser ? Me justifier ne fera qu’apporter de l’eau à son moulin. Il avance, je recule et me cogne contre la porte, l’espace entre nous se réduit et une sensation de mal-être naît dans mes entrailles. Je suis partagée par les sentiments, ce mélange de peur et d’excitation face à l’inconnu.

– Tu es pourtant une jeune fille non mariée seule avec un homme, ta réputation ne va pas s’arranger avec cela.

Il s’en amuse et m’approche encore un peu, nos deux corps ne se touchent pas mais ce n’en est pas loin. Sa main se lève et s’en vient saisir l’une de mes boucles blondes avant que je ne le repousse. Il y a des limites à ma gentillesse, je suis peut-être insignifiante mais pas à ce point là.

– Comme vous l’avez dit, ce n’est pas bon pour ma réputation.

Un petit rire s’échappe de ses lèvres, il recule d’un demi pas et croise les doigts sur sa poitrine.

– Tu as un nom jolie nymphe ?

– Ellya.

Sans se détacher de son air goguenard et suffisant il répète mon prénom et se demande à haute voix à quoi songeaient mes parents en le choisissant. Il se tourne et s’en va se servir un autre verre non sans m’en proposer un. Je ne suis pas extrêmement friande de ces alcools mais mon hôte me trouble assez pour que j’en ressente le besoin. Par conséquent je l’accepte volontiers.

– Trinquons, Ellya.

Je lève mon verre à la mémoire du défunt puis bois une gorgée du liquide qui brûle ma gorge, il en fait de même avant de préciser que ce n’était pas ce à quoi il pensait.

– Trinquons à ce jour où tu es mienne.

C’est une plaisanterie ? Il semble sérieux, paré de son arrogance et de sa suffisance, comme l’homme que j’ai rencontré hier. Seule la goutte sur sa joue trahit la peine bien dissimulée derrière ce masque. La peinture est écaillée et brise la force de son propos. Je n’y crois pas.

J’avance ma main libre, il reste immobile et plonge son regard dans le mien. J’ôte cette larme, la peinture est restaurée.

– Est-ce réellement moi qui vous appartient, ou l’inverse ?

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