[Marcus Reloaded] Chapitre 4 : Quand Rufus rencontre le pater

[Marcus Reloaded] Chapitre 3 : Où Publius échappe à la mort
[Marcus Reloaded] Chapitre 9 : Quand Publius fait le mur

Juchée sur le Palatin, la domus de Marcus Licinius Crassus, ma domus, est l’une des plus belles de Rome, finement et richement décorée. La raison de tout ce luxe ostentatoire ne trouve pas son origine dans mes goûts, il m’est nécessaire de montrer la puissance et la richesse de ma famille par ce biais. Tradition romaine. Par conséquent, les fresques se mélangent avec les toiles art nouveau, des sculptures atroces ornent mon atrium, insultes aux bustes de marbre de mes ancêtres mais ô combien à la mode et déduites de mes impôts, et l’immense piscine dans les jardins comporte non pas un mais deux bains à remous, et toutes les dernières innovations en matière de jeux aquatiques, sans oublier toute la technologie dont j’ai horreur qui me permet de contrôler ma demeure depuis ma tablette. Que ne faut il pas avoir pour respecter les traditions romaines.

 

Cette journée s’annonce fastidieuse et monotone, pas de séance au sénat mais j’ai nombre d’affaires courantes à traiter. Je suis debout depuis l’aube, assis derrière mon bureau. Rien n’est à noter avant le milieu de la matinée lorsque Popi, mon intendant, pénètre dans mon bureau après avoir frappé.

– Maître, Marcus Valerius Messalla demande à être reçu de toute urgence.

Voilà qui est fort étonnant.  Le Valerii est le meilleur ami de mon second fils et Publius est à Milano en ce moment, sa présence est d’autant plus intrigante qu’il devrait être à la caserne à cette heure.

– Mène le dans le petit salon bleu.

Je l’y rejoins après avoir refermé le dossier que j’étudiais. Le jeune homme est dans un état d’anxiété extrême, vêtu de son armure, il est debout et fait les cents pas dans la petite pièce. Lorsqu’il me voit il essaye de dire quelque chose mais seul du baragouinage sort de sa bouche, je ne comprends rien.

– Parle !

Il m’inquiète sérieusement, je ne l’ai jamais vu aussi nerveux. Il me montre son téléphone et tente encore de parler mais rien n’y fait. Il saisit soudain la télécommande posée sur une commode et allume la télévision. La première chaîne à s’afficher diffuse un programme dramatique : un avion de ligne s’est écrasé entre Milano et Rome. Le Valerii suffoque et s’effondre en sanglotant sur un fauteuil, je me tourne vers lui, blême.

– Marcus Valerius Messalla…

Dites moi que ce n’est pas vrai.

– C’est l’avion de Publius ! Il était dedans ! Il m’a écrit de l’aéroport et depuis plus rien !

Mon coeur s’arrête, je reporte les yeux sur l’écran qui montre les restes déchiquetés et brûlants de la carcasse en songeant que mon fils est là, quelque part parmi les débris. Je secoue la tête pour me faire réagir et quitte précipitamment la pièce, direction mon bureau. Je veux des certitudes. J’appelle l’un de mes nombreux contacts de l’aviation civile, le numéro d’urgence est surchargé et je n’ai aucune envie d’attendre. A l’autre bout du fil un homme à la voix hésitante m’annonce que Publius est bien enregistré sur ce vol. Le temps s’immobilise, mon fils est mort. Je raccroche et m’assieds dans mon fauteuil, mon fils est mort.

L’ami de mon fils me rejoint et, voyant mon air grave, s’effondre en sanglot sur un sofa. Mon fils est mort.

Nous restons ainsi pendant un moment, je ne saurai dire si une minute ou une heure s’est écoulée, mon fils et mort. Popi vient nous déranger pour m’informer du crash.

– Publius est mort, il était dans l’avion.

Popi ne dit rien, il se mure dans une dignité silencieuse et nous laisse, en bon esclave qu’il est, il est peut-être ému lui aussi mais peu m’importe. Mon fils est mort.

Cette pensée tourne encore et encore en moi, je ne peux pas réfléchir. L’atmosphère semble si pesante, comme si la gravité avait brusquement augmenter. Mon téléphone sonne sans arrêt mais je renvoie tous les appels à Popi, il saura gérer. Mon fils est mort. Soudain, Marcus Valerius Messalla qui pianotait sur son téléphone, répondant à des amis de mon fils j’imagine sursaute et tombe pratiquement à la renverse. Il se redresse en bafouillant et me tend l’appareil qui affiche un appel entrant, Publius. Impossible.

– Comment avez-vous eu cet appareil ?

Si je rencontre celui qui s’est servi sur le cadavre de mon fils je le fais crucifié, c’est tout sauf une bonne plaisanterie.

– Je vais bien pater, merci de demander.

– Publius ?!

– Le seul et l’unique père.

J’ai besoin de m’asseoir, réellement.

– Par tous les dieux, mais comment ? On m’a dit que tu étais sur la liste des passagers.

J’invoque rarement les dieux mais aujourd’hui la surprise est totale. Je remercie le ciel mille et une fois de m’avoir rendu mon fils cadet.

– Oui je sais, je devais y être mais je ne pouvais pas monter avec mon esclave alors j’ai changé d’avion.

– Quel esclave ?

Le soulagement et la joie m’ont quitté pour un sentiment plus classique, celui que j’éprouve lorsque Publius dépense mon argent futilement. Certes il est vivant mais je n’ai aucunement autorisé l’achat d’un esclave. A l’autre bout du fil j’entends Publius déglutir, il a bien senti le vent tourner et je peux presque entendre ses petites cellules grises fonctionner à pleine puissance pour trouver un moyen de se sortir du pétrin dans lequel il s’est fourré.

– Tu me passes Rufus ?

Pas avant d’obtenir mes réponses.

– Quel esclave ? Et pourquoi rentres tu à Rome ?

Mon fils a beau être irrécupérable, il n’en est pas moins un jeune patricien extrêmement brillant, aussi essaie t-il de noyer le poisson en usant de tous ses talents d’orateurs. Il se lance dans un grand discours à propos de la vie, de la mort, de la destinée, des secondes chances, de la survie. L’humanité dans l’erreur et les secondes chances sont des thèmes récurrents dans ses phrases mais je ne suis pas dupe. Et à présent je suis également un brin agacé.

– Publius…

– J’en ai marre de la philo, c’est carrément boring, je rentre à Rome pour être avocat et je t’ai acheté une esclave pour faire digérer la nouvelle ! Tu vas voir père, elle va te plaire, je ne connaissais pas tes goûts alors je me suis basé sur mère…

J’ai épousé sa mère alors qu’elle venait de perdre son premier mari : mon frère aîné. Aucun de nous ne l’avait souhaité mais la tradition nous le commandait car ils n’avaient pas eu d’enfants. Nous vivions dans différentes ailes de la demeure et j’ai officiellement arrêté de la visité lorsqu’elle m’a annoncé être enceinte de Publius.

– Ta mère et moi nous haïssions.

– C’est pour cela que j’ai pris une fille qui ne lui ressemble pas du tout, c’est même totalement l’inverse ! Elle a un joli sourire, des cheveux blonds, loin du brun de mère, aucune personnalité et est aussi mignonne qu’une poupée. Pas les poupées en chiffons mais celles en porcelaine, comme la poupée de mère que j’ai brisée par accident quand j’avais huit ans et pour laquelle elle m’a puni trois mois…

Oh oui mon fils était vivant, et à n’en pas douter, il était en pleine forme.

– Rentre au plus vite.

 

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