Personnage Non-Jouable Tome 1 : Alpha-testeur Prologue

Prologue : La cuite du millénaire
La forte humidité dans l’air accentuait l’effet pesant de l’environnement. La grande forêt crétacique était un environnement hostile, d’immenses conifères la peuplaient en grande majorité. Ils captaient presque tous les rayons du soleil, cela ne laissait guère de chances aux fougères et autres végétaux qui tentaient de se développer au sol. L’homme d’une quarantaine d’années, une épée à la main trouvée par hasard, avançait avec difficultés. L’une de ses cuisses était blessée et un filet de sang s’en échappait continuellement malgré le garrot que le quadragénaire avait réussi à faire avec sa ceinture. Il boitillait, boitait même, et derrière lui des gouttes de sang marquaient son chemin à travers la flore. Il haletait, essoufflé, fatigué, en sueur, et s’arrêta avant de prendre appui sur le tronc d’un sapin à terre, fauché par un animal dont il préférait éviter la compagnie. Avant il avait eu un nom, avant il avait eu une vie. A présent il n’était plus qu’un numéro, le quarante-six, brodé au dos d’un uniforme gris en lambeaux. Quarante-six ne connaissait pas cet endroit, il ne savait ni où il était, ni ce qu’il était censé faire et encore moins comment rentrer chez lui. Chez lui, dans cette petite ville du Brésil, non loin de la côte atlantique. A la maison.

 

Il entendit un bruit derrière lui, un grognement, son prédateur l’avait rattrapé. Le reptile l’avait choisi comme proie deux heures plus tôt et le traquait depuis. Quarante-six l’avait affronté deux fois et deux fois il avait réussi à fuir, mais jamais à vaincre. L’homme rassembla ce qui lui restait de force et de courage puis recommença à marcher. Il maudissait cette forêt dans laquelle il errait depuis quelques jours, une éternité. Il peinait à respirer, il marchait à peine et seule la peur le maintenait debout. Jamais il n’aurait cru avoir une telle poussée d’adrénaline. Il se fraya un chemin à travers de grosses fougères en les taillant avec son épée, avec difficulté. Au delà se trouvait une petite rivière qu’il n’avait encore jamais rencontré, les lieux étaient encore plus étendus qu’il ne le pensait. Il s’agenouilla, récolta un peu d’eau claire entre ses mains et la porta à ses lèvres desséchées. La forêt grouillante de vie fut soudainement silencieuse. Quarante-six n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que le dinosaure se tenait à quelques pas de lui, prêt à le dévorer.  

 

Il releva d’abord la tête puis s’appuya sur son épée et enfin il se remit debout, il utilisa tout son courage restant pour faire face à son adversaire. Ainsi il mourrait dévoré par ce monstre au milieu d’une sombre clairière mais il mourrait en homme. Haute de plusieurs mètres, la créature s’élança vers lui mais il n’esquissa pas un geste, ses muscles n’en pouvaient plus, son corps et son esprit ne souhaitaient plus qu’une chose : que tout s’arrête. La mort vint comme une délivrance, le libérant de ce monde maléfique où elle était la seule sortie définitive. Non loin de la forêt, au centre de la salle principale d’un temple millénaire, un cadran circulaire arborait trois disques, sur chacun d’eux étaient inscrits dix chiffres, le disque central tourna sur lui-même et s’aligna aux deux autres à l’intérieur d’une flèche reliant l’extrémité nord au centre du cadran pour passer du nombre vingt-huit au nombre vingt-sept, un de moins.

 

***

 

– Et c’est comme cela que l’on suit l’évolution du nombre de joueurs !

Hyperion tenta d’applaudir l’idée que son ami Peitho  venait de lui soumettre mais il avait bu trop de nectar des dieux et il manqua de tomber de son nuage en essayant. Cela provoqua un fou rire de la part du dieu grec à ses côtés. Hyperion se vengea en lui lançant sa coupe pleine d’ambroisie et le rata d’un bon mètre, ce qui eut pour effet de redoubler la force des rires de son ami.

 

– Maintenant qu’on a résolu le problème de suivi des joueurs, tu comptes leur faire quoi ? demanda Peitho  fort envieux de n’avoir eu l’idée de ce jeu en premier, on s’ennuyait tellement sur l’Olympe depuis deux mille ans.

– J’ai tout prévu ! déclara Hyperion avec une lueur folle dans le fond des yeux. Imagine un monde peuplé de dinosaures…

Peitho  le coupa tout net.

– Tu viens de me le raconter, enfin je crois.

– Oh vraiment ?

Les deux dieux étaient encore plus enivrés qu’ils ne l’estimaient. Peitho  savait qu’il avait déjà entendu parler de dinosaures, mais impossible de se rappeler des détails.

– Je te raconte alors ou pas ?

Hyperion était exalté par cette idée qui lui était venue à l’esprit une demi-douzaine de coupes plus tôt. Son séjour sur l’Olympe n’avait pas si bien commencé depuis longtemps.

 

Le dieu ferma un instant les yeux et se cala un peu plus confortablement, si c’était possible, sur le nuage qui lui servait de banquette depuis le début de la fête. Il oublia Peitho  qui interpellait un Anemoi -un dieu du vent- afin qu’il leur apporte un peu plus d’ambroisie, et son cerveau bien embrumé le ramena quelques heures en arrière.

 

A peine Hyperion avait-il mis les pieds sur l’Olympe, dans la cité des dieux, que Peitho s’était précipité vers lui. Peitho était un esprit, l’esprit de la séduction et de la persuasion. Et pour autant qu’Hyperion avait pu en juger au cours des millénaires, Peitho portait bien son nom. A tel point qu’il avait plus d’une fois manqué d’être chassé de l’Olympe pour avoir séduit telle ou telle divinité et n’avait évité le châtiment qu’à force d’argumenter avec Zeus. Comment l’esprit avait-il réussi à persuader le roi des dieux, Hyperion ne le savait mais cela relevait d’une grande force morale. Aussi Hyperion n’était guère étonné de s’être laissé convaincre d’assister à cette fête olympienne, lui qui était pourtant assez solitaire. Apollon s’était chargé de la musique, Dyonysos du vin et des nymphes, Demeter avait amené les meilleurs produits de la Terre et des cieux. Tout n’était qu’enchantement, nectar et ambroisie. Hyperion avait même dansé, il avait valsé de nuages en nuage avec Perséphone, moins dépressive qu’à l’accoutumée. Les festivités étaient telles que même elle s’en était amusée. Les mets succulents avaient ravis les papilles et réjouis les coeurs. Quant à l’ambroisie, elle avait tourné bien des têtes divines. Zeus, le roi des dieux, le maître du ciel, le tout puissant Zeus, avait lourdement tenté de séduire Héra qui n’était autre que sa femme. Et après deux longues heures de poèmes, belles paroles et autres baisers langoureux, le gardien de la foudre s’était exclamé, dans un éclair de lucidité.

– Diantre que va dire mon épouse ?

Avant d’abandonner sa conquête sans plus de considérations, il allait sans dire que la colère d’Héra fut à la hauteur de la réputation de la reine. Sa crise de colère fut encore plus divertissante pour l’assemblée que le reste des animations prévues. Les rires de la foule accentuèrent un peu plus la fureur de la reine qui quitta ses hôtes avec perte et fracas. Quant à Zeus, il avait trouvé une autre divinité avec qui échanger et avait royalement ignoré sa reine.

Hyperion et Peitho n’avaient eux rien perdu de la distraction, installés sur leurs nuages non loin de la table centrale, proches des fontaines à boissons divines. Ils en rirent longtemps puis reprirent leurs discussions enflammées et envinées. Ils sautaient du coq à l’âne, ne répondaient pas à la moitié des questions et n’écoutaient même pas lorsque les mots sortaient de leurs bouches.

 

Comment Hyperion eut-il l’idée de ce jeu au détour d’une blague vaseuse ? Il ne s’en rappelait que vaguement : Peitho divaguait à propos d’un incident diplomatique en mer de Chine, passionné des humains qu’il était, et l’esprit créatif du titan était parti vers l’ennui et l’insignifiance de ces créatures terrestres qui ne les vénéraient plus depuis longtemps. Son cerveau, sous l’effet des boissons, avait créé tout un monde, des arènes de combats, des quêtes ridicules, des joueurs dans tous les sens. Un jeu, Hyperion avait eu envie de jouer.

 

– Non mais des dinosaures quand même.

La remarque de Peitho le sortit de sa rêverie et Hyperion se redressa brusquement. Grave erreur, son estomac titanesque ne le supporta pas et renvoya son contenu. D’une élégance à faire pâlir Aphrodite de jalousie, Hyperion se pencha sur le côté et vomit tripes et boyaux. Peitho eu un haut le coeur alors que son ami laissait échapper des sons forts peu divins et s’en fut boire un peu plus loin. Le titan reprit le contrôle de son corps un moment plus tard, il quitta son nuage et s’éloigna de la fête pour s’aérer l’esprit. Il marcha en titubant, les nuages n’étaient pas plats et la lune tournait dans le ciel, beaucoup trop vite. Hyperion finit par s’asseoir aux limites du domaine, les jambes dans le vide, et contempla le monde endormi en dessous. La Terre si sombre des millénaires auparavant était maintenant illuminée par les lumières de milliers de villes. Tous ces humains, toute cette technologie, toutes ces cultures et si peu d’intérêt. Le titan resta longtemps les yeux rivés sur le monde, son esprit était un mélange de pensées métaphysiques, de néant et de folie.

Comment un monde avec tant de nuances pouvait il lui paraître si fade ? Depuis que les hommes ne croyaient plus en eux, dieux et titans n’étaient plus sollicités ni priés et par conséquent s’ennuyaient ferme. Les humains étaient si drôles avant, à genoux devant eux, demandant des bénédictions ou mieux encore des malédictions pour leurs ennemis. Et les guerres, ah les grandes guerres où en bas les humains s’entre-tuaient tandis qu’en haut les dieux pariaient sur le vainqueurs, allant même jusqu’à combattre pour leurs poulains. Pour les humains il en allait de leurs vies, de leurs principes, pour les dieux ce n’était qu’un jeu. Un jeu…

Hyperion sourit, une idée venait de germer dans son esprit, puis ce fut le trou noir.

Baisers d'outre-tombe ou les dérives d'un concours expédié
[Marcus Reloaded] Chapitre 9 : Quand Publius fait le mur

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