[G&L] Chapitre 10 : Mode et modestie

[G&L] Chapitre 09 : Stéréotypes
[G&L] Chapitre 11 : Discrétion

 

J’y ai cru, j’ai sincèrement pensé que nous en avions fini avec toutes ces simagrées lorsque mère et moi sommes sorties de la maroquinerie. Mais, au lieu de partir en direction des larges portes vitrées qui forment cette limite entre le parking détrempé et la galerie marchande surchauffée, elle s’enfonce un peu plus encore dans le centre commercial.

— Nous avons beaucoup de choses à acheter Ellya, viens ! m’ordonne-t-elle avec une fermeté digne de grand-mère.

— Je ne suis pas certaine d’avoir besoin de tant de nouveautés, mère, ce n’est qu’un voyage d’une semaine.

Elle fait mine de ne pas m’entendre et marche d’un bon pas, il m’est presque obligatoire de courir afin de demeurer à sa hauteur. Mère tient l’allure la tête haute, elle tient à conserver les apparences de dignité et de fierté de la famille mais je ne suis pas dupe. J’ai vu sa main trembler un peu plus tôt, au moment où elle a signé le chèque correspondant au paiement de cette valise noire pleine  que je traîne à présent. Elle m’a acheté toute la panoplie : un portefeuille, un compagnon, un porte-carte, un porte-chéquier, un porte-papiers, une trousse à stylos, une trousse à maquillage, un sac à main, un sac shopping, un porte-documents, une pochette,  un vanity case, une housse pour un ordinateur que je n’ai pas, un sac de voyage quarante-huit heures et une valise. Tout dans un noir très sobre, « élégant » a dit la vendeuse, déprimant eus je envie. J’ai bien essayé de raisonner mère en lui rappelant que nous étions partis en vacances l’été dernier et que, par conséquent, je suis déjà équipée mais rien n’y fit.

J’ai arrêté d’objecter lorsqu’elle m’a lancé un regard noir me signifiant qu’une dispute devant une vendeuse n’était pas convenable et depuis je rumine mon grain. Dépenser quelques milliers de livres sterling dans des bagages est ahurissant. Je ne comprends pas son obsession pour la bienséance.

— Tu vas accompagner un duc ma chérie, il en va de l’honneur de la famille, et Dieu sait que nous en avons bien besoin en ce moment.

— Si tu parles de Courtney mère je trouve que tu t’inquiètes beaucoup, certes elle divorce mais de nos jours c’est monnaie courante, même dans les plus hautes familles. Regarde le marquis de Rushberry a divorcé voici deux mois, t’en rappelles-tu ?

Mère suit la vie mondaine avec soin, je sais qu’elle s’en rappelle et qu’elle n’en avait pas fait grand cas en l’apprenant. Elle me répond qu’en effet c’est courant maintenant mais que le problème était ailleurs.

— Aucune de vous mariées… Toutes à la charge de votre père… Nous ne pouvons plus…

Elle grommelle dans sa barbe inexistante et m’entraîne dans une boutique de vêtements. J’y ai accompagné Ashleen une fois ou deux, ce n’est définitivement pas le style de mère mais elle semble se résigner. Londres a une mode bien plus moderne que notre petit village. Les tenues sont bien coupées, dans de jolies matières, c’est un plaisir de les regarder. Cependant rien ne valut le regard que nous a lancé la vendeuse à notre arrivée, nos robes intemporelles, vieillottes selon certains magazines de mode féminine, tranchent profondément avec  la modernité ambiante.

— Celle-là t’irait bien Ellya, murmure mère en me tendant une robe compacte couleur corail. Elle est magnifique, je jette un œil à l’étiquette, son prix aussi est magnifique.

— Mère, Blair en a une de la même couleur, je pourrai lui emprunter.

— Elle est plus ronde que toi, cela se remarquera tout de suite.

Ce qu’elle est têtue lorsqu’elle le veut. Nous poursuivons nos emplettes et une vendeuse s’approche bientôt de nous avec un grand sourire aimable. Elle se retrouve aussitôt à contribution, mère lui tend deux robes à tenir, puis une troisième et continue sans se préoccuper de la dame. Dame qui, futée, s’éclipse et revient rapidement avec un porte-vêtements où elle a suspendu les tenues tendues peu avant. Elle nous suit, ou plutôt elle et moi suivons mère dans les rayons. Elle me demande parfois mon avis mais c’est assez rare. Finalement je discute avec la vendeuse.

— Quelle est l’occasion ? me demande-t-elle poliment.

— Voyage à Londres, pour le nouvel an.

— Jetez donc un coup d’œil là-bas, me suggère la femme d’une quarantaine d’années en désignant un coin reculé de la boutique. Nos plus belles robes de soirées y sont rangées, nous les mettons de côté pour nos meilleures clientes.

Mère, qui l’a entendue, m’envoie y choisir quelque chose, pour une fois qu’elle me laisse le choix je ne vais pas me priver. Les couleurs sont assez classiques : noir, blanc, crème et rouge,  mais les formes sont toutes plus originales les unes que les autres. J’ai le coup de foudre pour l’une d’elles, faites de rayures noires et blanches. Toute la beauté est dans le drapé aérien qui contrebalance l’aspect habituellement austère des rayures. Elle est tout simplement magnifique.

— C’est un très bon choix, me dit mère alors que je tiens un pan de la robe pour mieux l’admirer.

Elle fait un signe à la vendeuse toujours derrière et nous voilà deux minutes plus tard derrière la caisse. Trois jeunes femmes viennent en renfort pour tout emballer. Jamais nous ne pourrons tout prendre.

— Nous avons un service gratuit de livraison, nous rassure celle qui s’avère être la directrice de boutique.

Me voilà soulagée. Mère tremble encore en signant une nouvelle fois un chèque au montant totalement aberrant mais dédie un sourire à la vendeuse ravie qui nous offre la carte de fidélité avec joie.

— A bientôt mesdames !

Ou pas. Je ne suis pas sûre que nous recommencions de sitôt. L’après-midi est bien avancé et mère propose, à mon grand soulagement, une pause alors que nous passons devant un petit salon de thé. Nous nous asseyons dans un coin tranquille, cet endroit est un havre de paix. La décoration me fait penser à un petit cottage campagnard, avec ses petits napperons fleuris et ses tableaux représentant des animaux dans des postures humaines. C’est avec un immense soulagement que je m’assieds, je suis épuisée et je constate qu’il en est de même pour mère.

Elle ne dit rien avant d’avoir bu sa première gorgée de thé et je n’ose commencer la conversation, elle agit si bizarrement depuis quelques jours que la curiosité me ronge mais elle et père sont également assez nerveux, irritables en ce moment. Le coup d’éclat de père à Noël en fut l’exemple le plus flagrant.

— Te rappelles-tu d’Evans ? me demande mère soudainement avant de piocher dans les petits gâteaux.

Il me faut quelques instants pour me remémorer cet atroce gamin que nous voyions de temps en temps l’été, dans la demeure que nous avons sur la côte.

— Le cousin de père ? Mère acquiesce. Mais n’est-il pas mort en Argentine ?

Père a hérité du domaine de sa famille voilà une trentaine d’années, Evans était fils unique et il en était le plus proche parent.

— Il semblerait qu’il ne soit pas mort, m’annonce mère de but en blanc, il a débarqué à Londres, fait un test génétique prouvant son identité et réclame à présent son héritage.

J’ai l’impression qu’elle se confesse, qu’elle a tout un poids sur la conscience qu’elle ne peut plus retenir. Elle me raconte tout. D’après les avocats, j’ignorais que nous fait appel à eux, il a parfaitement le droit de récupérer son héritage, soit la moitié de notre patrimoine immobilier, agraire et financier actuel. Pour notre famille cela représente des ressources considérables. Mère m’annonce que nous serons bientôt au bord de la ruine, surtout John mon frère qui se voit maintenant être un bien moins bon parti. Père est, paraît-il, très affecté et inquiet pour notre avenir.

— Ashleen, Beth et Delina travaillent mère, elles gagnent leurs vies, fais-je remarquer. Si vous les laissiez partir vivre comme elles l’entendent vous auriez moins de souci.

— Ce qu’elles gagnent accroît leur dot, dot actuellement à zéro. Non, nous ne pouvons pas vous laisser partir sans être mariées, que diraient les gens ?

— Que nous sommes modernes mère. Qu’enfin la petite aristocratie que nous sommes accepte un vrai statut pour les femmes.

— Non-sens,  elle balaie mes arguments d’un mouvement de bras avant de me saisir les mains et de plonger son regard dans le mien. Ellya, je veux que tu me promettes de ne pas en parler à ton frère ni tes sœurs. Ton père et moi sommes vraiment acculés en ce moment, nous n’avons pas besoin de crise à la maison.

— Mère, combien as-tu dépensé cet après-midi ? Que vous ayez des problèmes d’argent avec cet héritage à rendre soit, mais dans ce cas pourquoi jeter l’argent par les fenêtres avec ces choses inutiles.

— C’est ta chance Ellya, ne la laisse pas passer, ton père et moi voulons que ce mariage réussisse. Cela te sera bénéfique, cela nous sera bénéfique…

— Et mes sentiments dans l’histoire ?

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