[G&L] Chapitre 03 : Déjà-vu

[Baisers d'outre-tombe] 9. Chariots de métal
[G&L] Chapitre 04 : Sur-argenté

 

Cette rencontre inattendue fut pour le moins troublante, le destin ou une main omnipotente semble avoir décidé de nous réunir. Néanmoins le sort voulut que quelqu’un entre peu après et brise cette tension qui s’installait doucement entre nous. Xyrus s’était refait un masque en un instant mais moi je n’ai réussi qu’à devenir rouge.

– Xyrus nous t’attendons dans le salon, les invités veulent te rencontrer.

Je vois Xyrus hausser les épaules, il se moque éperdument des gens venus aujourd’hui. Il va aller les voir et les saluer avec cette froideur qui semble le caractériser mais je ne suis plus dupe. J’ai vu cette larme sur sa joue. L’homme nous attend, je passe devant sous son oeil réprobateur, oui une jeune femme sans chaperon avec un homme est mal vu. Et ce monsieur me paraît assez snob et coincé pour aller en parler à mes grands-mères. J’imagine déjà leurs réactions, entre mère-grand qui va vouloir m’envoyer en pension et grand-mère qui elle va préférer que je vienne habiter chez elle, je ne saurai dire quelle solution serait la pire.  Heureusement pour moi, cet arrogant qui fut mon compagnon durant quelques minutes fait sa bonne action de la semaine en accaparant l’homme et son attention. J’en profite pour m‘éclipser et je rejoins mes grands-mères, ni vu, ni connu.

Peu de temps après, je vois l’homme peu aimable de tout à l’heure pénétrer dans la pièce et attirer l’attention de l’assemblée.

– Mes seigneurs, mesdames, messieurs, veuillez accueillir comme il se doit son altesse notre nouveau duc d’Islay.

Il nous indique la porte, je tourne la tête et, à mon grand étonnement, vois Xyrus qui s’avance jusqu’à nous. Les gens autour de moi s’inclinent devant lui, je devrais les imiter mais la stupeur est telle que ma mâchoire s’en est décrochée et je reste là, figée, mon regard scotché au sien. Il vient jusqu’à moi et d’un doigt relève mon menton afin de fermer ma bouche ouverte inconsciemment. Il se penche jusqu’à mon oreille et me murmure tout bas.

– Pas devant tout le monde.

Embarrassée jusqu’au bout des ongles je m’incline bien bas précipitamment, tête baissée pour mieux cacher mon trouble. Il ne recule devant rien pour mettre les autres mal à l’aise. Je reste ainsi prostrée jusqu’à ce qu’il s’éloigne pour aller saluer Sean Davis. Lorsque je me relève, mes grands-mères m’entourent et à leurs regards noirs je sens venir les sermons.

– A quoi pensais tu Ellya ? A rester debout ainsi ? Chuchote mère-grand, elle a envie de hurler mais les lieux lui imposent de la retenue.

– Que t’a t-il dit ? T’a t-il réprimandée ? Oh là là cela va retomber sur la réputation de la famille.

Les voilà à dramatiser, je fais de mon mieux pour les rassurer mais elles n’écoutent rien et débutent déjà une grande discussion à voix basse afin de savoir comment rétablir l’honneur pas encore perdu de la famille.

– Déjà que nous sommes tellement dans la tourmente. Déclare avec désolation grand-mère.

Oui, ma mère le répète assez souvent à mes soeurs et moi : “quand serez-vous mariées ? Vous faites du tort à votre frère, aucune femme ne voudra d’un homme qui aura ses cinq soeurs célibataires à charge !”. Et bien malheureusement pour ce cher John, il a cinq soeurs qui préfèrent se construire une carrière plutôt que de chercher un mari, ne lui en déplaise. Et c’est surtout le cas pour Ashleen et Beth, les deux aînées et donc les plus à mal car les moins jeunes. Le pire dans l’histoire ? Elles s’en moquent éperdument.

Je ne prie pas souvent mais là j’ai besoin d’une aide divine pour faire cesser cette conversation. Elle est partie pour durer et à coup sûr elle reviendra à notre retour dans la demeure familiale. Les secours viennent sous la forme du maire du village, Sean Davis, qui vient présenter mes grands-mères à Xyrus.

– Votre altesse, deux membres éminents du village, Lady Grant, qui mécène depuis des années le groupe scolaire. Et Lady Walles, qui gère la fondation des arts.

Ou plus précisément mère-grand qui martyrise des enfants et grand-mère qui prend les artistes pour des pigeons en manque de pain.

Xyrus leur accorde une salutation à chacune, chose à laquelle elles répondent avec beaucoup de grâce.

– Permettez nous de vous présenter l’une de nos petites-filles, Ellya.

Il hausse un sourcil moqueur tout en saisissant ma main pour y déposer un baiser.

– Nous nous sommes rencontrés, amoureuse des livres non ?

La colère des mes parentes semble s’évaporer, elles s’engagent dans un éloge intarissable de toutes mes qualités, même celles dont j’ignorais l’existence. Et magiquement certains défauts se sont même transformés en traits de caractère positifs. Si Sean Davis est impassible et conciliant, je vois bien qu’en face de moi Xyrus garde difficilement son calme.

– Avec tant de qualités vous n’avez pas à douter de son avenir. Conclut il élégamment avant de s’excuser et de nous quitter.

Je pense n’avoir jamais eu aussi honte de ma vie. Le vieux duc dont elles étaient si proches a été complètement éclipsé de la conversation. Sean nous accompagne ensuite à l’entrée, le temps est bien passé ainsi il est déjà temps de rentrer. Nous partageons le taxi qui me dépose en premier lieu avant de repartir à l’autre bout du village. Je suis soulagée que mes grands-mères ne restent pas, cela repousse l’échéance. Personne n’est là, une chance pour moi, la maison est rarement vide, donc rarement aussi calme. J’en profite pour aller prendre un bain avec un bon livre. Cette demi-heure de paix est un vrai délice.

Le calme laisse place au bruit peu avant la tombée du jour, le reste de la famille est de retour, le brouhaha avec. L’alcool a coulé à flots semble t-il. Mon père est très joyeux, mes soeurs aussi. D’ailleurs il manque l’aînée.

– Grey était là. Me raconte Delina alors qu’elle se change dans notre chambre. Elle est aussi contente que moi de quitter sa robe de deuil pour un jean. Elle s’assied sur son lit, face à moi, et commence à me détailler la rencontre entre Ashleen et Grey, Richard de son prénom. De tous les petits amis de notre soeur, Richard est le seul qu’elle ait ramené à la maison. Maman en avait été à deux doigts de l’évanouissement. Ils étaient restés ensemble pratiquement six mois, un record pour Ashleen. Ils s’étaient séparés lorsque l’homme était descendu à Londres afin de prendre poste dans un cabinet d’avocats.

– Ce qu’Ashleen nous a jamais dit, c’est pourquoi elle n’était pas partie avec lui. Et bien on a enfin eu la réponse…

Elle maintient un instant le suspense puis lâche sa bombe.

– Ils avaient postulé pour le même travail mais c’est lui qui l’a eu et elle ne lui pardonne pas. Elle pense qu’elle l’aurait eu s’il l’avait décliné. Mais Richard m’a dit que dans tous les cas elle ne l’aurait pas eu, il s’est renseigné et figure toi que ses patrons actuels lui avaient volontairement fait une mauvaise lettre de recommandation.

Connaissant Ashleen, si elle ne démissionnait pas demain, on allait au moins l’entendre dans tout le village.

– Tu  me raconteras demain !

Ah oui, j’y serai demain. Ce stage ne m’enchante guère mais ce seront toujours quelques centaines de livres dans ma poche et la paix loin de ma mère. Travailler dans un office notarial, mon rêve. Ce n’est pas comme si j’étudiais les théories de l’information et de la communication après tout. Gardons espoir, je pourrai m’offrir un véritable ordinateur à la fin de ce stage. Et puis la perspective de voir Ashleen en rogne contre quelqu’un d’autre est toujours plaisante.

[Baisers d'outre-tombe] 9. Chariots de métal
[G&L] Chapitre 04 : Sur-argenté

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