[G&L] Chapitre 04 : Sur-argenté

[G&L] Chapitre 03 : Déjà-vu
[G&L] Chapitre 05 : Scandale

« Gourgandine », telle était l’expression qu’emploieraient mes grands-mères si elles me voyaient ce matin. Ashleen a tenu à me faire porter une tenue issue de sa garde-robe résolument moderne. Me voici donc à porter une jupe fourreau noire « par toutes les duchesses d’Angleterre nous voyons les chevilles ! » et une sorte de chemise en satin ou je ne sais quel tissu tout léger et doux d’une jolie couleur crème. Cette chose est tellement légère que mon soutien-gorge se devine en-dessous, « l’élégance n’est pas l’apanage de la transparence jeune fille ». Oui, mes grands-mères et leurs remarques sont gravées dans mon esprit, si bien que je n’ai plus besoin de leur présence pour savoir ce qu’elles pensent de moi. Mais là, l’image que me renvoie le miroir de la chambre d’Ashleen et Beth me plaît. C’est si vaniteux de se trouver jolie pour une fois ?

– Tiens. Ma soeur me tend une paire d’escarpins noirs vernis, je vois déjà venir les ampoules. N’oublie pas tes ballerines.

Je connais cette règle, je mets rarement des escarpins mais je ne suis pas non plus une ignare. Toujours avoir de quoi substituer des talons, surtout lorsque l’on est pas habitué.

– Je sais, ne me sous-estime pas non plus !

Si mon portefeuille était plein, ma garde-robe le serait aussi, et avec le meilleur de ce qui se fait, mais voilà, je ne suis pas Crésus et ce n’est pas avec ce que ce stage va rapporter que je vais le devenir. Mais allez expliquer ça à Ashleen et son esprit libre.

Nous nous hâtons jusqu’au centre-ville où se trouve son cabinet, deux secrétaires sont déjà là ainsi que le plus âgé des associés qui m’accueille avec un sourire paternaliste. Les compliments d’usage terminés, il me demande d’aller lui chercher son thé du matin : deux sucres et un nuage de lait, d’abord le lait, puis les sucres et surtout pas l’inverse. Comment bien s’embêter dès le matin.

– Merci ma petite, vous êtes adorable.

Cela va être un stage très enrichissant… Ashleen m’a rapidement abandonnée, elle a quelques gros dossiers à traiter, je vais donc me présenter au secrétaire en chef, un dénommé Hills, monsieur Hills s’il vous plaît. J’arrive devant son bureau et la première impression qu’il donne est nette, parfaitement nette. Le meuble de bois sombre circulaire faisant office de réception est si étincelant que je me vois pratiquement dedans. Les dossiers sont impeccablement empilés, les crayons tous dans leur pot, pas un grain de poussière sur son écran. Cet homme est une machine à l’oeil avisé.

En effet il me scrute sous toutes les coutures et je comprends pourquoi Ashleen a tant tenu à me vêtir. Son regard scrutateur remarque tout.

– Ashleen a mis cela la semaine dernière. Correct.

Et il se rappelle des vêtements de ma soeur d’une semaine à l’autre. Monsieur Hills est effrayant au possible.

– Votre bureau est ici.

Il désigne une chaise roulante placée un peu à côté de lui, face à un ordinateur. Je vais être juste à sa droite toute la journée, quelle joie.

– Vous effectuerez les tâches que je vous confierai, notre but est de faciliter le quotidien des notaires et d’accueillir les clients avec le respect qui leur est dû. Ne souriez pas trop, nous avons souvent des affaires de testaments et de legs à traiter. Respectez le deuil de nos clients.

– Oui monsieur.

– Monsieur Hills.

J’y étais presque. Un petit sourire et je viens m’asseoir. Il me tend une feuille, une liste de noms, et une pile de courrier.

– Trie le courrier et va l’apporter aux destinataires, cela te donnera l’occasion de te présenter à eux.

« Eux », cinq employés vétustes et une dizaine plus jeunes. Ils furent pour la plupart amicaux, certains proposèrent un café et tous me souhaitèrent la bienvenue. Une nouvelle tête était l’occasion de changer un peu le quotidien.

Je termine ma tournée par Ashleen, le nez plongé dans un dossier elle ne me voit pas entrer mais son collègue John si. Ce quadragénaire à l’air pincé me salue d’un petit signe de tête et tend la main vers moi. Je lui glisse deux enveloppes rapidement et m’approche de mon aînée.

-Tu as du courrier.

– Merci, alors, monsieur Hills ? Elle sourit, John émet un petit bruit qui ressemble à un rire, visiblement l’amabilité du secrétaire en chef est bien connue.

– Je crois que si je traîne trop il va venir me chercher. A plus tard.

Et en effet, lorsque je reviens, il me jette un regard de reproche en me demandant pourquoi j’ai tant tardé.

– Chacun d’eux s’est présenté et nous avons un peu discuté, toutes mes excuses.

Avec Hills, valait mieux ne pas faire de vagues, surtout le premier jour.

La matinée est somme toute assez peu ennuyeuse, du moins pas autant que ce que à quoi je m’étais attendue. Les tâches, bien que peu enrichissantes, ne manquaient pas et ainsi je marche sans arrêt d’un bout à l’autre des locaux. J’amène un café par-ci, je change une ramette de papier par là et je trie des dossiers. Sur les coups de onze heures la monotonie bien confortablement installée est délogée par l’arrivée de clients. monsieur Hills bondit hors de sa chaise lorsqu’il entend la sonnette de l’entrée et se précipite pour accueillir les hôtes. Il ne s’agit ni plus ni moins que du nouveau duc, de son oncle et quelques proches, venus pour l’ouverture du testament. Hills se saisit de leurs manteaux et les invitent à le suivre dans la grande salle de réception.

– Miss Grant du thé s’il vous plaît.

– Tout de suite monsieur Hills.

J’étais restée en retrait, cachée derrière le comptoir mais à l’énonciation de mon nom j’ai bien été obligée de me lever. Par conséquent Xyrus m’a vu et il me dédit un petit sourire. J’évite de glousser comme une dinde et me dirige vers la petite cuisine. Faire un thé n’est pas en soi d’une grande difficulté mais je ressens une pointe de stress cette fois. Rater celui-ci serait probablement synonyme d’une fin prématurée de mon contrat. Je sors un premier service en céramique puis après réflexion je le change pour celui en porcelaine peint de dorures à la main. La noblesse a bien le droit à quelques privilèges…

Je mets le tout sur un large plateau que j’emmène dans la pièce où les associés ont rejoint leurs clients. Se pose la question de l’ordre du service, techniquement ce serait Xyrus en premier mais la galanterie voudrait que je commence par une dame. En attendant de trancher je pose le plateau sur une desserte et vais disposer sucrière, petit pot de lait et gourmandises au centre de la table. Il n’y a guère de place pour moi entre toutes ces personnes assises, je me glisse tant bien que mal entre Xyrus et son oncle.

– Servez d’abord ma tante, m’ordonne le nouveau duc, me délivrant de mon hésitation.

– Bien monsieur.

– Mylord s’il vous plaît ! M’assène d’un ton sec l’un des associés principaux.

A côté de lui je vois ma soeur grimacer, quelle erreur.

– Toutes mes excuses altesse.

Oui, les ducs ont le droit au titre d’altesse. Cela accroît la différence avec les barons, marquis et autres comtes.

– Miss Grant n’est pas encore habituée à mon nouveau statut, ne lui en veuillez pas pour son erreur de jeunesse.

Xyrus se permet de répondre avec humour, certes cela apaise mes chefs, mais cela me ridiculise au passage. Je serre néanmoins les dents, le regard suppliant d’Ashleen posé sans discontinuité sur moi et fais la distribution avant de fuir à la première occasion. Je regagne mon poste et monsieur Hills me rejoins peu après. Ces yeux sont des revolvers prêts à faire feu. Il se dispense d’hurler mais ses remontrances font froid dans le dos. Je suis une honte pour ma famille, rien que cela. On ne joue pas avec la noblesse. Je le sais bien pourtant, j’en fais partie. Bon, je fais partie de la petite noblesse désargentée dont tout le monde se moque, mais de la noblesse quand même.

– Cela ne se reproduira plus.

– Sans aucun doute miss.

Fort heureusement il a trop à faire pour s’éterniser. Les affaires ne manquent pas à l’office et des clients mineurs arrivent. Tous ne sont pas aussi bien accueillis que le duc mais ils ont droit à un minimum d’égards, réputation de la maison.

La porte de la grande salle de réunion ne s’ouvre que peu avant l’heure du déjeuner. Tout le monde se serre la main et monsieur Hills et moi-même apportons les manteaux. J’ai l’honneur, que dis-je, le privilège, de tenir celui du très noble duc, son altesse.

– Tenez, altesse.

Xyrus me sourit en ajustant son écharpe avant de saisir son chapeau que je lui tends.

– Je retourne à Londres demain, avec mes nouvelles responsabilités il va me falloir une nouvelle assistante, venez donc avec moi.

Il m’offre un job ? Un travail à Londres ? Dans la capitale aux milles lumières ? Là où vivre prend tout son sens ?

– C’est bien payé, les horaires sont un peu contraignants, j’alterne entre mon entreprise, les dîners d’affaires et maintenant ici, mais nous pourrons faire les aller-retours en jet.

Il m’offre une parfaite occasion de fuir ce pays campagnard et toute sa tristesse monotone. Ashleen en serait tombée dans les pommes.

– J’ai déjà un travail, mais merci d’avoir pensé à moi.

J’aurais mon job de rêve, à Londres ou dans une autre capitale, mais je ne le devrais qu’à moi.

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