[G&L] Chapitre 05 : Scandale

[G&L] Chapitre 04 : Sur-argenté
[G&L] Chapitre 06 : Condition féminine

J’aime Noël : la neige, les chants, les décorations, mes grand-mères qui pestent contre les chorales désaccordées. Que seraient les fêtes sans cette atmosphère chaleureuse ? Cela fait six semaines que nous avons enterré le vieux duc et que Xyrus est reparti pour Londres. La vie a repris son cours et sa monotonie. Les journées de travail se suivent et se ressemblent, tout comme la vie du village. Les habitants se sont mis en chambardement le premier week-end de décembre, comme tous les ans, afin d’apporter aux rues cette touche magique qui va nous enchanter pendant un mois. Nous avons placé des guirlandes de mousse et de feuilles aux corniches, ajouté des lumières un peu partout et c’est avec un grand plaisir que la facture d’électricité de la mairie va exploser. Et récompense suprême, vin chaud pour tout le monde.

 

Nous sommes à quelques jours du réveillon, la magie est partout, jusque dans les enceintes du salon d’où résonnent les traditionnels chants. Je suis sur le canapé, confortablement enveloppée dans un petit plaid bien chaud, une tasse de thé à portée de main, lisant un conte de fée près de la cheminée lorsque mon maudit téléphone me sort de ma bulle enchantée. J’aurais dû penser à l’éteindre. Je prends parti de l’ignorer et replonge dans ma scène lorsqu’un rappel se fait entendre. Si je mets la main sur celui qui ose me déranger… C’est Kate, l’une de mes amies. Et son message est bien étrange.

“Oh là là t’es une star chérie !”

Quoi ? Je saisis mon marque page et dépose soigneusement mon livre avant de reporter toute mon attention sur mon amie. Je lui demande des explications et elle me répond que ma popularité a explosé sur notre réseau social préféré. Moi qui n’utilise jamais ce truc je serais apparemment passée de quinze fans, cinq d’entre eux étant mon frère et mes quatre soeurs, à plusieurs milliers en quelques jours. Une petite vérification s’impose. Je me connecte et en effet c’est une explosion de notifications et de messages. Une fille me demande même mon avis sur le livre qu’elle compte offrir à sa mère. Je sais que mes lectures sont ce que je poste le plus souvent mais personne ne m’a jamais demandé mon avis.

Je cherche l’origine de toute cette notoriété bizarrement acquise. Je ne reconnais personne derrière tous ces pseudonymes. Ce sont tous de parfaits inconnus. Le temps s’écoule plus vite que les notifications et le feu décline sérieusement lorsque je trouve enfin la raison de tout cela. C’est une raison à dix millions de fans.

“Xyrus Wood (Duc) est fan de vous, découvrez-le !”

Je ne connais qu’un seul Xyrus. Un seul. Même à des kilomètres de là, ce noble arrogant continue de m’incommoder. Que faire ? Clôturer le compte ? Je ne sais pas trop. Dans le doute je me résous à en parler à Delina, ce n’est pas la plus sage de mes soeurs mais elle ne me juge jamais. Mon téléphone sonne, Kate s’impatiente. Mon amie est une petite noble de campagne, comme moi, nous avons grandi ensemble mais elle a eu la chance de pouvoir partir habiter chez une tante à Londres pour ses quinze ans. Depuis sa vie n’est que soirées ultra modernes bien loin des bals de la cour, bien qu’elle soit dans la même ville que le roi. Elle me raconte souvent ses sorties, et en retour je lui envoie les échos de sa famille. Sa grand-mère est très amie avec les miennes, nous vivons dans un tout petit village. Inutile de dire que la vieille dame ne cesse de se plaindre d’elle.

– Ellya, j’écoute.

– T’as plus de fans que moi ! Il n’y a pourtant pas autant de monde que cela au village.

Je ris doucement, elle le dit sur le ton de l’humour mais il y a une pointe de jalousie dans sa voix.

– Tu n’es pas venue aux funérailles du vieux duc.

– J’avais une soirée avec des amis, et puis je ne connaissais pas vraiment le vieux croûton.

– Nous avons fait la connaissance du nouveau duc, un parfait arrogant. Les fans viennent de lui.

J’hésite à lui donner des détails, elle va me prendre pour une folle. Et puis il faudrait admettre qu’il est resté dans mon esprit ces quelques semaines. Quelques jours après son départ et plusieurs sermons de monsieur Hills j’ai commencé à sérieusement regretter d’avoir refuser son offre.

– Quoi ? Il a dit ça ? Et t’as gardé tes vêtements ?

Je viens de lui raconter notre discussion dans la bibliothèque. La voilà partie dans des extrapolations romanesques. Elle est fan de Xyrus depuis qu’elle l’a croisé à une soirée du nouvel an dans l’une des boîtes de nuit de la capitale.

– Et tu vas le revoir ?

S’il revient un jour ici.

– Je ne sais déjà pas si je vais devenir fan de lui, alors le revoir…

– Ma pauvre tu es complètement folle, ce mec a tout : le physique, l’argent…

Le caractère de cochon…

– Ellya ! Courtney est là !

Dieu merci ma mère me sauve.

– Je suis désolée Kate je dois te laisser.

– D’accord mais Ellya !

– Oui ?

– Deviens fan – je n’ai pas envie de dire oui – promets le !

J’accepte bon gré mal gré, cela n’engage pas à grand-chose après tout. Fin de la discussion, j’appuie avec appréhension sur la petite icône qui me lie désormais à Xyrus, c’est stupide mais j’ai l’impression d’avoir fait un grand pas dans notre relation inexistante. Il faut que je relativise, il est fan d’une centaine de personnes, je n’en suis qu’une, ni la première et certainement pas la dernière.

Je rejoins toute la famille dans l’entrée, nous y sommes serrés mais il est d’usage de montrer un tel empressement lorsqu’un membre de la famille revient dans la demeure.

 

Courtney est la fierté de ma génération. Elle n’a pas mal tourné elle, elle est mariée elle, elle ne travaille pas elle. Elle est la troisième de mes soeurs, née juste après notre frère John et quatre ans auparavant elle a épousé Richard, un petit baronnet de York. Un ravissement pour toute la famille. Enfin une des filles était casée, enfin elle quittait la maison sans que ni ma mère ni mes grands-mères n’aient peur du scandale. Courtney apportait de l’honneur à notre famille, ne manquait qu’un héritier. Voilà pourquoi les félicitations et les voeux de bienvenus, chaleureux obligatoirement étaient de mise. Cela justifiait aussi que Delina et moi allions dormir dans le grenier pendant une semaine.

 

Mère me jette le manteau de ma soeur tandis que Beth est envoyée en cuisine pour récupérer le thé. Nous passons dans le salon que j’occupais si heureusement quelques minutes plus tôt, Beth arrive avec un lourd plateau mais n’a que le temps de le poser. La sonnette de la porte d’entrée retentit à nouveau, deux coups secs. L’enfer arrive en la personne de mère-grand. Elle a un don pour cela, elle débarque toujours au bon moment, à croire qu’elle a un sixième sens, ou un espion. Pour notre plus grand plaisir elle nous ignore tous, Beth retourne chercher une tasse en cuisine tandis qu’elle s’assoit à côté de sa petite-fille préférée.

– Ma chère Courtney raconte nous tout ! Quelles sont les nouvelles de York ?

Courtney se fait un plaisir de lui répondre que la marquise de bidule a adoré le dernier défilé du créateur machin. Que cette conversation est ennuyeuse, si encore elles parlaient des vêtements du créateur, mais non, elles discutent des personnes présentes ce jour là. Ma mère l’écoute attentivement, ma grand-mère boit ses paroles et mon frère s’en contrefiche. Je décide de discrètement sortir mon téléphone de ma poche et de trouver n’importe quelle activité qui puisse me faire passer le temps. Tiens ? Un message.

– Nous voilà des fans mutuels. Champagne ?

– Ah ah, pourquoi pas ?

Que l’on me pardonne mais je n’ai rien de mieux à faire.

– Comment se passe les préparatifs de Noël au village ? Tu vas t’habiller en lutin sexy ? Je veux une photo.

Je pouffe, les regards se tournent vers moi et je feins une quinte de toux pour m’en sortir sans trop de honte.

– Désolée je n’ai pas de tel costume.

– Cela s’arrange.

Finalement je préfère savoir qui était à l’opéra de York la semaine dernière. Courtney continue son monologue mais au moins elle n’est pas salace elle. Tout est si interminable par contre. Enfin ma mère propose que l’on se sépare, elle souhaite dormir un peu.

– Mais au fait Courtney, Richard nous rejoint à quelle heure ce soir ?

– Il ne viendra pas mère.

– Tiens donc ? Est-il souffrant ?

– En quelque sorte. Nous divorçons.

Mère et mère-grand sont frappées par la foudre. Deux défibrillateurs s’il vous plaît.

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