[G&L] Chapitre 06 : Condition féminine

[G&L] Chapitre 05 : Scandale
[G&L] Chapitre 07 : Patriarche

– Ah ah ! A nous la chambre et à elle le grenier !

Nous étions figés dans cette stupeur suite à l’annonce de Courtney mais Delina a eu ce coup de génie : plus de mariage, donc plus de privilèges pour Courtney, donc plus de nuits au grenier pour nous. Mère quant à elle est toujours assise, heureusement, sans quoi à l’heure actuelle elle serait étendue inerte sur le sol. D’ailleurs la voilà qui défaille, ses yeux roulent vers le ciel et elle clôt ses paupières, sa tête se penche en arrière. Elle s’abandonne sur le canapé. J’accoure auprès d’elle et lui tapote doucement la main, mère-grand me rejoint et, avec moins de subtilité, lui assène une gifle monumentale. C’est aussi douloureux qu’efficace, mère reprend ses esprits.

– Les filles, dans vos chambres, nous ordonne t-elle d’une voix faible. Courtney, tu prends le grenier.

Chic, chic, chic, non seulement nous n’aurons pas les courants d’air mais qui plus est il est peu probable que nous réussissions à faire pire qu’elle cette année. Alors à moins qu’Ashleen ou Beth n’annonce qu’elle est enceinte, la fureur de mère sera concentrée sur Courtney pour toutes les vacances, cela nous laissera un peu de liberté.

 

Rapidement Beth entraîne Courtney dans les escaliers, je sais que nous avons des ordres mais l’envie d’avoir des explications et des détails croustillants surpasse ma raison et celle de Delina. Nous les suivons au deuxième étage. La chambre d’Ashleen et Beth est assez encombrée, un peu de vêtements mais surtout de nombreux livres, de la fratrie ce sont Courtney et Delina qui se soucient le plus de leurs apparences. Les deux aînées n’y voient qu’un signe d’indépendance alors que les deux autres l’utilisent aussi comme une arme de séduction. Beth a la bonté de nous laisser entrer, la maturité a du bon. Nous nous répartissons sur les lits et autres sièges, le fauteuil de bureau me convient parfaitement, et toute l’attention se focalise sur Courtney. Elle lisse le velours de sa longue robe verte, consciente que nous sommes toutes pendues à ses lèvres, ajuste les émeraudes à ses oreilles, et commence son récit.

– J’ai rencontré quelqu’un. Lors d’un voyage à Londres. Un gentleman.

Un gentleman ? Elle quitte son baronnet et sa position pour un homme avec une position moindre ? Delina demande moult détails mais Courtney reste très vague à propos de son identité, par elle nous parle sans commune mesure des soirées auxquelles il l’emmène, le luxe de son appartement londonien, ou encore ses messages plus que salaces.

« Ma soeur est folle. »

Je pianote sur mon téléphone sans trop y prêter attention, j’ai besoin de me détacher de cette conversation finalement si peu intéressante, une banale histoire d’adultère.

« Laquelle ? Pourquoi ? Une histoire de fesses ?  »

En revanche je ne suis pas sûre qu’avoir choisi d’en parler à Xyrus ait été la meilleure des idées. Il collait tellement bien à la description du gentleman pervers que mon cerveau a instinctivement pensé à lui.

« Courtney, elle divorce, panique dans la famille. »

Il me répond avec humour, provoque un petit sourire sur mon visage et fait encore vibrer ce petit engin technologique entre mes doigts. Chaque vibration annonce un message, une petite attention pour moi, juste pour moi.

– Ellya, que fais-tu ?

Je lève mon regard vers mes soeurs qui me dévisagent à présent. Courtney répète sa question, quelque peu furieusement, diable j’ai négligé la reine du jour !

– Je discute avec un fan.

Elle ricane, imitée par les autres.

– Depuis quand as-tu des fans ?

Depuis qu’un duc me compte parmi ses amis ai-je envie de répondre mais je réprime cette envie.

– Désolée, j’avais une question à propos d’un livre que j’ai lu.

J’ai répondu la première chose qui m’est venue à l’esprit, me rappelant cette fan, et cela semble fonctionner, Courtney reprend son récit et m’ignore. Je décide de les quitter, il n’y a pas grand-chose de plus à apprendre. Je monte au grenier récupérer mes affaires et le redescend avec plaisir dans ma chambre avant d’attraper un livre dans ma petite bibliothèque et de m’allonger sur mon lit. Pas très élégant mais très confortable. Une vibration dans la poche de mon jean me rappelle que je discutais avec Xyrus.

« Donne-moi ton numéro, j’en ai marre d’utiliser cette fichue messagerie bugguée du site. »

L’hésitation me tient, certes le site et son application sont peu ergonomiques pour les longues discussions mais je ne donne que très rarement mon numéro, cela a quelque chose de très intime à mes yeux. Nouveau message, mais plus via le site, directement, d’un numéro inconnu.

– Ne t’embête pas je l’ai récupéré.

Je n’en reviens pas.

– Xyrus ?

– Je ne suis pas à la tête d’une entreprise leader du numérique par hasard.

Ni doté d’un ego sur dimensionné. Je secoue la tête et repose mon téléphone sur la table de chevet avec un sourire. Si Delina ou n’importe laquelle de mes soeurs savaient que j’ai le numéro personnel de notre nouveau duc, elles sauteraient sur l’appareil pour le récupérer. Ces petits chiffres valent de l’or. Je reprends ma lecture mais je n’arrive pas à me plonger dans mon roman, mon esprit est ailleurs, tourné vers ma soeur, ou plutôt vers mère. Qu’elle doit se retrouver affligée par cette situation, elle qui désespère toujours à notre sujet. L’empire de la morale et des traditions est encore bien trop grand sur nos vies à la fois si modernes et si archaïques. Ashleen et Courtney en deux exemples parfaits. La première a une belle vie professionnelle, elle pourrait décemment vivre seule, sortir plus souvent avec ses amis, partir loin. Pourtant elle ne le fait pas car la vieille dame morale n’approuve guère que les jeunes femmes n’ayant jamais été mariées passent trop de temps seules sans chaperons. Et Ashleen s’est toujours refusée à prendre une chambre en pension, l’idée d’avoir une hôtesse fureteuse la rebute. Ce qui fait que lorsqu’elle sorte avec un homme tout prête à racontards. Alors forcément elle a la réputation qui va avec. Le monde moderne s’en moque éperdument mais la vieille noblesse y tient, beaucoup même.

 

A l’inverse Courtney était appréciée pour sa confortable position d’épouse de baronnet, mais certains et surtout certaines lui reprocheraient un asservissement de la femme car elle ne travaille pas et n’a pas de grandes ambitions professionnelles. Et avec son divorce, bien moins toléré que le deuil, elle y perdait encore en respectabilité. Dans notre société mieux vaut tuer son mari qu’accepter le divorce, et l’on s’étonne du grand nombre d’accidents culinaires. Mince qui a rangé l’insecticide à côté du sucre en poudre ?

 

Beth se laisse porter par le vent, Delina a décidé d’envoyer promener les traditions, elle l’annoncera après le nouvel an, et moi j’attends que la solution me tombe du ciel en fuyant dans mes romans. Je repousse mon livre, glisse ma tête sur mon oreiller et ferme les yeux. Lorsque je les rouvrirai peut-être le monde sera t-il plus simple. Une petite musique douce me sort de mes fausses réflexions métaphysique, je saisis mon téléphone et accepte l’appel.

– Ellya, j’écoute.

– T’es plutôt bonnet A toi non ?

Je n’ai pas prêté attention au nom de mon interlocuteur mais il n’y a qu’un seul rustre pour me parler aussi vulgairement.

– Bonne journée Xyrus, dis-je prête à raccrocher.

– Attends je plaisante ! Enfin à moitié. Je t’appelle entre deux réunions.

– Pour discuter de ma lingerie ? C’est un peu inapproprié.

– Mais tellement efficace, si tu savais.

Il veut vraiment que je raccroche.

– Je serai au château à Noël, comme tous les ans en fait, mais maintenant que je suis duc il me faudrait une cavalière. Je ne peux décemment pas siéger seul à table.

C’est une invitation ?

 

 

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