[G&L] Chapitre 07 : Patriarche

[G&L] Chapitre 06 : Condition féminine
[G&L] Chapitre 08 : Douce nuit

Mon père n’est pas de ces hommes violents et rétrogradent, il est plutôt du genre calme. Il nous a toujours laissés libres de nos actes. A nous les sorties entre amis, les jobs d’été et même les études de notre choix. Même nos fréquentations n’ont pas été surveillées ni contrôlées, c’est dire si mon père est du genre laxiste. Si bien que, lorsque mère lui apprit que Courtney divorçait, ni elle ni mère-grand ou grand-mère n’avaient prévu une telle réaction. Il venait de rentrer du gentlemen club de mauvaise humeur car il avait perdu un peu d’argent et avait rencontré des hommes qu’il n’appréciait guère.

 

— C’est inadmissible ! s’exclama t-il, je refuse qu’elle divorce !

 

Père sait pourtant qu’il n’a pas voix au chapitre, c’est entre Courtney et son mari. La seule chose que père peut faire est de réclamer la dot qu’il a versée au mariage. Et il ne va pas se gêner. Il tempête à tout va, s’écrie, s’exclame, s’insurge et peste contre ces filles, ses filles si mal élevées. Il est tellement en colère qu’il nous convoque tous dans le salon. Je suis déjà en bas car je voulais demander la permission de sortir à Noël, peut-être ma demande mettra t-elle père de bonne humeur. J’entre donc la première et m’assieds entre mes grands-mères, j’ai honte mais elles pourraient servir de dernier rempart contre le paternel. Arrivent mes soeurs qui s’installent sur les différents sofas de la pièce, en silence. Il est si rare de voir père hors de lui que chacun se tient à carreau. Il arpente la pièce de long en large, passant à chaque fois devant la cheminée où crépite le feu. Pendant quelques instants il ne dit rien mais nous sommes tous pendus à ses lèvres. Enfin il s’arrête face à nous, il a visiblement repris le contrôle de ses nerfs, met les mains derrière son dos et nous fait une déclaration solennelle.

 

— Vous serez toutes mariées dans l’année. A l’homme de mon choix.

 

La stupeur nous frappe comme la foudre mais il n’en a pas fini avec les mauvaises nouvelles.

 

— Vous quitterez votre travail et vous concentrerez sur les tâches que doivent savoir accomplir toute épouse qui se respecte, les habitudes et autres gardes-robes vont changer.

 

Courtney va défaillir, Ashleen serre les poings et Beth semble sur le point de s’enfuir en courant. Moi ? Je tremble de tout mon être, je ne comprends pas cette réaction, je n’y crois pas. Père m’avait toujours semblé progressiste et le voilà le pire des conservateurs. Je cherche ma mère des yeux mais elle persiste à rester concentrée sur père. Je me tourne donc vers mes soeurs qui paraissent aussi perdues que moi, nous avons toutes les cinq les mêmes pensées en tête mais aucune de nous n’a le courage de prendre la parole. Je… J’essaie de parler mais les mots se bloquent dans ma bouche. Je voudrais hurler mon désaccord, lui crier que je suis libre de faire ce que bon me semble mais rien n’y fait. Je demeure silencieuse alors que Delina sanglote doucement. Ashleen réagit enfin, en tant qu’aînée elle se dresse et affronte le regard noir de mon père.

 

— Hors de question.

— Tu obéiras ou tu ne réapparaîtras plus jamais devant moi. Tu es une bonne fille ou tu n’es pas ma fille.

 

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé au club mais cela a à coup sûr profondément marqué père. Il tient à sa première fille comme à la prunelle de ses yeux. Elle a toujours fait sa fierté avec son indépendance, sa classe, ses hautes études… L’entendre émettre l’hypothèse du reniement est tout bonnement incroyable. Ashleen en est tellement choquée qu’elle se rassoit, une main sur la poitrine comme si elle manquait d’air.

 

— Retournez dans vos chambres et mettez-les en ordre. Que tout objet de controverse disparaisse.

 

Delina va devoir faire le deuil de son dressing. Nous montons en silence mais les commentaires fusent une fois que nous sommes hors de portée. Delina est furieuse, elle rugit en silence, monte mille plans de fuite, jure qu’elle ne jettera aucune de ses robes puis se jette sur son lit en pleurant toutes les larmes de son corps et maudissant Courtney.

A l’inverse je suis amorphe, atone, mon cerveau est bloqué. La seule chose à peu près censée qu’il réussit à faire est d’envoyer un message à Xyrus pour lui annoncer que je ne répondrai pas favorablement à son invitation. Il me répond mais je ne lis pas son message. Ma vue s’est brouillée avec les larmes. Je reste assise, résignée, maudissant ma propre faiblesse. Mon coeur me hurle d’envoyer mon père au diable et de faire mes valises. Mais aussitôt surgit la question : pour aller où ? Pour faire quoi ? Etre reniée c’est s’assurer une vie misérable, personne n’embauchera une fille reniée, sauf peut-être à Londres et encore, pour des métiers qui n’offrent aucune perspective.

 

L’ambiance s’est brutalement refroidie dans notre demeure, Noël n’est plus qu’un jour de moins nous séparant de nos prochains mariage. Tout est très calme, nous sommes enfermées dans nos chambres, derniers lieux de liberté, et ne descendons que pour les repas. Arrive le si peu attendu réveillon, aussi beau que les autres mais l’étincelle n’est plus là. Au déjeuner Beth a eu le courage de demander si son mari était déjà choisi, ce à quoi mon père répondit que non mais que cela ne tarderait pas. Il en a informé ses amis du club alors les propositions ne devraient plus tarder.

 

— Cinq filles à marier, le malheur de tout homme. Néanmoins je ne peux vous laisser célibataires plus longtemps, vous seriez un poids pour votre frère qui lui a trouvé une fiancée convenable. Vous êtes le dernier obstacle entre lui et sa future épouse, la fille du baron de Stood.

 

La voilà la raison, celle qui avait transformé mon père en tyran. Le baron de Stood était relativement pauvre mais titré et d’un caractère épouvantable. John était un bon parti mais nous cinq à la maison était une dépense que ce radin de baron n’acceptait de faire. Je me tourne vers mon frère, mes soeurs également. Nos regards sont pleins de reproches et tout ce que cet abruti trouve à dire est que la faute est nôtre. Nous sommes responsables de son malheur ! Si ma pomme de terre n’était pas aussi bonne je lui planterais ma fourchette dans la main.

 

— Vous serez heureuse lorsque vous aurez vos propres foyers non ? ose t-il nous réptorquer.

 

Je vais le frapper.

 

C’est dans ce climat tendu qu’arrive la bûche traditionnelle sur la table. Mère s’apprête à faire le service lorsque du bruit retentit du côté de l’entrée. La bonne va ouvrir et nous introduit bientôt le visiteur qui n’est autre que Xyrus en personne.

 

— Désolé du retard, une tempête a retardé mon avion. Ah il reste de la bûche, fort bien ! J’adore les desserts.

 

Père se précipite pour s’incliner devant lui et lui serrer la main. Nous nous levons tous et nous inclinons également en signe de respect.

— Votre présence nous honore. Il lui fait signe de s’asseoir sur la chaise que la bonne apporte. Que nous vaut cet honneur ?

— J’avais invité votre fille, la douce Ellya a ma table mais elle a décliné mon offre.

 

Si un regard pouvait tuer je serais morte quatre fois, père, mère et les ancêtres me fusillent du regard.

 

— Me voilà donc parmi vous ! Ma chère Ellya j’espère que tu ne m’en veux pas, je voulais passer Noël avec toi et j’obtiens toujours ce que je veux.

 

Il dit cela tout sourire, indifférent aux sentiments qu’il provoque chez les autres. Père me traite d’écervelée avant de déclarer que s’il avait su pour l’invitation il m’aurait envoyée au château sans l’ombre d’une hésitation.

 

— Je me suis dit qu’elle préférait rester en famille, je la comprends, j’étais très proche de mon grand-père moi aussi. Ou alors j’ai supposé qu’elle n’avait pas de chaperon, et se rendre seule chez un homme lorsque l’on est une jeune femme telle qu’Ellya n’est pas convenable.

 

Son discours était tellement mielleux qu’on aurait pu remplir une ruche mais père est subjugué par Xyrus. Il faut bien avouer que ce dernier a mis le paquet avec son costume taillé sur mesure. Il en rajoute une couche lorsque, à la fin du repas, alors que mon père l’invite à passer au salon, il sort de sa poche une petite boîte enveloppée dans un papier cadeau. Il me tend l’objet que je prends avec un mélange de gêne et de reconnaissance. Tout le monde me regarde et n’attend qu’une chose : que je l’ouvre. Je jette un regard en coin à Xyrus et prie pour qu’il ne s’agisse pas de lingerie ou autre objet compromettant. Il me sourit, j’ai encore plus peur mais ma mère insiste pour que je l’ouvre. Tremblante je défais le paquet et ouvre l’écrin de velours. Ce n’est qu’un collier, enfin, ce n’est qu’une rivière de saphirs qui doit valoir deux fois le prix de la maison.

 

— J’ai remarqué lors du bal que cela vous manquait ma chère. Joyeux Noël.

 

Je ne sais quel fut le sentiment le plus fort : la joie de mon père, la jalousie de mes soeurs ou ma gêne en voyant mère-grand m’imaginer mariée au duc.

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