[G&L] Chapitre 09 : Stéréotypes

[G&L] Chapitre 08 : Douce nuit
[G&L] Chapitre 10 : Mode et modestie

« Et si je l’avais fait ? »

Oui ou non eut été une réponse trop simple semble-t-il. Le trouble demeure et porte la tension déjà très présente dans mon cœur à son paroxysme. A côté de moi Delina ne vaut guère mieux, elle reste les yeux fixés sur l’écran de mon téléphone, attendant une réponse qui ne vient pas. J’éteins l’appareil et le range sans tenir compte des protestations de ma sœur. Je ne veux pas savoir, je ne veux pas concevoir que mon père a potentiellement offert ma main à un homme que je n’ai pas choisi. Je me glisse sous les couvertures et tourne le dos à Delina, elle peste, je l’entends mais j’essaie de ne pas l’écouter. Je vais m’endormir et demain matin je me rendrai compte que tout cela n’était qu’un mauvais rêve ; d’ailleurs Xyrus n’existe peut-être même pas.

Les trois jours qui suivirent cette soirée furent atroces. Depuis que mère sait que j’ai une relation privilégiée avec le duc, pour dire cela poliment, elle se montre pleine d’entrain et d’attentions à mon égard. Père a annoncé à toute la famille que nous étions fiancés le lendemain matin. Je l’ai appris en même temps que tout le monde, Xyrus ne m’a pas parlé depuis son dernier message et je lui en suis reconnaissante. Et après tout, peu importe mon avis. Seul point positif de cette décision : mère a décidé que ma garde-robe ne me convenait plus. Je ne suis pas particulièrement coquette mais pourquoi refuser ? Si au passage elle pouvait également garnir ma bibliothèque j’en serai heureuse. Ce cher meuble est bourré de romans en tout genre, de même que ma liseuse mais la lecture étant la nourriture de l’âme je n’en ai jamais assez.

— Tu ne peux pas partir en voyage avec le duc avec une telle horreur, murmura ma mère à voix haute alors que nous sommes dans l’un des centres commerciaux de la région.

Habituellement, elle fuit ces endroits trop populaires pour elle mais aujourd’hui le temps nous manque.  Elle s’est arrêtée en voyant une maroquinerie, les valises aux couleurs voyantes ont attiré son attention. Il est vrai que la mienne date un peu. Le voyage… Xyrus a décrété que je partirai avec lui à Londres, il ne l’a pas formulé de la sorte mais le message était clair et la réponse de père encore plus. Je me demande si je récupèrerai un jour mon libre-arbitre. Père, pourtant si progressiste, a considérablement régressé depuis le début des vacances. Tout cela à cause de John et de sa fiancée au père conservateur. Ce n’est pas comme si aujourd’hui les femmes pouvaient librement travailler et gagner leur vie. Ce n’est pas comme si nous avions des cerveaux… Non, apparemment une jeune fille n’est « de bonne famille » que si elle ne travaille et reste oisive sur le sofa du boudoir, ce que ma future belle-sœur fait très bien. Nous avons rencontré Lydia et son père, le baron de Stood, hier au déjeuner. Nous nous sommes rendus chez eux et, dès notre arrivée, nous avons compris de quoi il retournait. L’homme pompeux a salué mes parents, puis mon frère, et a salué Courtney qu’il pensait encore mariée. Pas un regard pour nous autres. Père s’est bien gardé de rétablir la vérité, par contre il m’a pris le bras et a très fièrement déclarée au baron que j’étais une future duchesse. Le beau-père de John est devenu mon meilleur ami en un quart de seconde. Il m’a offert son bras et ne m’a plus lâchée de tout le repas. Il me fit la visite de sa demeure, me présentant en détail chaque peinture de ses ancêtres, me demandant constamment mon avis sur telle statue, telle pièce… Tous les autres étaient relégués au second plan. Il fit même changer le plan de table afin que je me retrouve à côté de lui, place initialement réservée à ma mère. Elle aurait pu s’en offusquer, elle a manqué de le faire mais la perspective de voir le baron oublier que ses autres filles n’étaient pas ou plus mariées suffit à éclipser l’affront. Mère put aussi se consacrer à l’étude de sa future bru.

Du peu que j’ai pu en constater, Lydia n’a pas l’air mauvais, elle est plutôt gentille et faussement ingénue. J’ignore ce qu’elle trouve à John par contre, elle paraît du genre calculatrice mais si tel est le cas alors elle est vraiment nulle en maths car John n’est pas le meilleur des partis. Pourtant elle n’a pas tari d’éloges à son sujet et lui en retour la couvrait de compliments guindés, l’histoire d’amour de l’année. Mes sœurs pour leur part étaient invisibles aux yeux de notre hôte, il ne leur a pas même adressé la parole. Des filles célibataires diantre !

C’est en revenant de ce repas que mère s’est souvenue que je n’étais pas la plus gâtée de ses filles et avait décidé d’y remédier. Je l’ai regretté mais je n’ai rien trouvé pour échapper à cette corvée. Ashleen a proposé de venir, Delina aussi, mais mère a refusé. Voilà pourquoi j’étais seule avec elle en train de regarder des valises.

— Vous allez très certainement voyager en première classe mais il te faut tout de même quelque chose de très résistant.

Elle parle toute seule et ne m’écoute pas alors que je lui donne mon avis. Non pas que je l’indiffère mais elle est plongée dans ses réflexions, il y a, paraît-il, tant de choses à ne pas oublier. Mon empire pour cette valise noire toute simple que l’on puisse enfin quitter ces lieux et tous les regards étranges qui vont avec. Oui, les robes longues et bouffantes tellement à la mode au sein de l’aristocratie campagnarde font tache dans ce centre commercial bourré de modernité. Les femmes en jean et autres jupes nous regardent tantôt avec amusement, tantôt avec mépris. Ce n’est que justice, mère le fait toujours lorsqu’elle croise dans l’une des petites boutiques prétentieuses du centre-ville. Il y a une fracture dans notre société, plusieurs même. C’est la ville contre la campagne, l’aristocratie face au peuple, l’ancien contre le moderne.

— Celle-là conviendra, vendeur !

Enfin nous allons pouvoir fuir.

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