Chaos 1. Une vie parfaite

Chapitre 1 : Une vie parfaite

L’immeuble était froid, hostile, à l’image de ses locataires. L’appartement 707 ne dérogeait pas à la règle. Tout n’était que blancheur et pureté, aucun grain de poussière ne souillait le sol brillant et nulle trace de graisse ne tâchait un quelconque recoin de la cuisine. Il était difficile de croire que les lieux étaient occupés. Et pourtant il était là, confortablement assis dans un large fauteuil de cuir blanc. Ses yeux sombres parcouraient les lignes d’un livre ancien à la reliure détériorée, souvenir d’un autre temps. D’une main fébrile il tournait les pages, avide de découvrir les secrets que recelaient la suite de l’œuvre. C’est à peine s’il avait conscience qu’une autre personne se trouvait dans la pièce.

— Tu m’as entendue père ? Le vent a tourné.

— Grand bien lui fasse, les bateaux pourront faire le tour du monde dans l’autre sens, répondit l’homme sans même lever les yeux de son livre. Regarde-moi cela ma fille, regarde ces caractères délicatement écrits. Il n’y a pas à dire ces moines savaient y faire.

Elle haussa les épaules et soupira de découragement, dire que c’était elle qui lui avait offert ce maudit livre. Elle l’abandonna et avança sur le balcon. La brise fraîche parut l’appeler et elle y répondit en se tournant vers le nord. Là-bas, au loin, le volcan grondait. Il était entré en éruption quelques jours plus tôt et crachait un flot de lave incessant. Cela aussi c’était un signe mais son père ne voulait rien savoir. Seuls comptaient ses livres. Il était bibliothécaire et collectionneur. Lorsqu’il lui arrivait de quitter son précieux temple c’était pour partir à la recherche d’un nouvel occupant. Le reste du temps il le passait dans ses rayons, à houspiller les retardataires et les malheureux qui osaient respirer trop fort. Le temple du savoir était également celui du silence. Si érudit soit-il, il n’avait aucune idée de ce qu’il se tramait au dehors. Pourtant les signes ne manquaient pas : déluges, éruptions, meurtres massifs. Le monde disait avec ses mots que quelque chose se préparait mais personne ne semblait l’écouter.

La vie suivait son cours dans la grande ville, chacun vaquait à ses occupations sans se soucier du reste dans une routine affligeante. Dans les rues la vie grouillait, les milliers d’habitants échangeaient un regard, une parole aimable ou se contentaient de se déplacer à vive allure. Sur les marchés les conversations allaient bon train, à propos de la dernière décision des politiciens, de la nouvelle coiffure du maraîcher ou bien du prix du lait mais nulle mention du vent qui avait tourné. Elle avait détourné les yeux de la montagne pour observer les gens en bas, parlant, criant dans leurs langues respectives. Elle n’avait pas besoin d’être avec eux pour savoir qu’elle ne pourrait tirer d’eux plus d’informations. Ils étaient comme son père : attentifs à leurs vies, à celles de leurs prochains, mais sans volonté aucune d’aller plus loin. Elle-même avait beau avoir de lourdes critiques à leurs égards, il n’en était pas moins qu’elle leur ressemblait beaucoup. Bien confortablement installée chez son père discret, elle n’avait jamais manqué de rien, sauf peut-être d’aventure. Son dernier frisson remontait à la semaine précédente, alors qu’elle se promenait en ville avec deux amies. Elle avait heurté un inconnu qui ne s’était ni excusé, ni même arrêté. Le rustre s’en était allé comme il était venu, dans la foule. Quelle anecdote palpitante ! Et dire que c’était la première fois en trois mois que sa routine était perturbée.

 

Il en résulta que, son sac étant tombé à terre lors de l’escarmouche, elle découvrit en soulevant un calepin une chaîne brisée au bout de laquelle un pendentif, simple cristal couleur prune, pendait. Appartenait-elle au rustre ? Elle ne saurait le dire, mais elle l’avait gardée et réparée. Pour une raison étrange elle ne réussissait pas à s’en défaire. Il émanait de la pierre une aura apaisante. Et depuis qu’elle l’avait au cou, elle sentait des choses, comme le vent. Elle était aussi fascinée par le grondement de volcan, qu’elle avait toujours ignoré. C’était comme si la pierre avait brisé son quotidien et lui avait ouvert les yeux. Son père avait appelé cela une prise de conscience déclenchée par un choc. Il suffisait parfois d’un rien pour changer de perspective. Depuis, elle s’amusait à contempler l’objet sous toutes les coutures, sous toutes les lumières. Elle l’avait constamment autour du cou et le prenait souvent dans une main. Là encore elle le tournait et retournait dans sa paume tout en regardant le monde en bas de chez elle. Elle délaissa le marché et les promeneurs pour étudier une fois encore la pierre violette. Elle le mit à hauteur de regard et observa l’image déformée du volcan au travers. C’est ainsi qu’elle le vit entrer en éruption. C’est ainsi qu’elle le vit cracher des boules de feu en tous sens. C’est ainsi qu’elle vit l’une d’elles, aussi violettes que sa pierre, venir s’écraser dans la ville.

Puis ce fut une onde de choc, un nuage de poussière, et le noir complet.

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Verdict : à continuer ou non ?

Merci d’avoir lu ce chapitre !

Axel.

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