[Darkness] 1. Cérémonie

[Darkness] 2. Banquet

La fête du printemps était l’une des plus attendues du coin. Elle célébrait la fin de l’hiver et de la disette qui allait avec. Le soleil revenait illuminer les champs et réchauffer le cœur des hommes. La vie s’éveillait à nouveau et le commerce éclorait comme les boutons des premières fleurs.

Assise sur le rebord de la fenêtre, Sabine observait les serfs s’affairer en tout sens afin de terminer les préparatifs du banquet qui aurait lieu dans toute la ville. Bien dissimulée derrière la vitre semi-opaque, la damoiselle brûlait d’une impatience teintée d’anxiété : elle n’aimait guère les bains de foule. Il s’y trouvait toujours un malotru pour la bousculer ou bien pour tenter de lui voler sa bourse. Un éclat de lumière sur le côté attira son regard, un chevalier dans son armure scintillante faisait une entrée remarquée dans la grande cour. Deux écuyers se précipitèrent pour tenir son cheval et l’aider à descendre aussi élégamment que possible de son destrier.

— Sabine, ta Bible ! ordonna une voix ferme dans le dos de la jeune femme.

Lucrecia, sa tante, était aussi belle que sévère. Elle ne portait que du noir, reliquat du deuil de son premier et seul mari. Son père, le grand-père de Sabine, avait bien tenté de lui faire épouser un noble vénitien mais, elle avait saisi la funeste occasion que fut la mort de sa sœur et la détresse de son beau-frère, pour fuir ce destin qui ne lui convenait pas. Elle vint prendre en charge l’éducation de ses neveux et nièces au nom de la charité chrétienne. Clifford, alors totalement dévasté par la perte de cette femme qui lui fut imposée et que le temps lui avait permis d’aimer, avait accepté sans broncher. Lucrecia avait apporté une certaine stabilité dans la famille et la paix pour les deux veufs. Clifford refusait tout net de se remarier, satisfait par ses maîtresses et par ses enfants. Deux héritiers et trois filles à marier était plus que suffisant. Quant à Lucrecia, le confort d’un château bien loin de son père et de ses règles  offrait un luxe non négligeable. En cadeau elle imposait son éducation de fer à toute la maisonnée, ce qui n’était pas pour plaire aux plus jeunes.

— Je l’ai ma tante, murmura la jeune femme en désignant le lourd livre ouvragé posé à côté d’elle.

Lucrecia s’approcha d’elle tandis que Sabine se levait. D’un geste sec, elle épousseta la robe de velours vert que portait la plus jeune et grommela quelques brimades à une poussière inexistante.

— Une tenue sale n’est pas une manière correcte d’honorer Dieu. Viens, la grande messe va commencer.

Les deux nobles descendirent un grand escalier de pierres claires et rejoignirent le reste de la famille dans le grand hall. Clifford accueillit sa dernière avec chaleur puis tous se mirent en rang derrière lui et partirent vers l’église où s’amassait une foule considérable.

Au cœur de la nef froide, le père Thomas chérissait Dieu et intimait à la foule de l’imiter. Sabine murmurait les paroles d’un air distrait et jetait constamment des coups d’œil au-dessus de son épaule. La foule parée de ses plus beaux atours était grandement plus attrayante que le prêtre à la voix monotone. Lucrecia la reprit violemment d’un coup de pied, grande croyante, la tante détestait que tout le monde ne soit pas aussi pieux qu’elle.

— Un peu de tenue, murmura la vieille femme à sa nièce.

— Pardon, répondit Sabine sur le même ton.

La cérémonie se déroulait sans accroc, ponctuée de chants religieux et de prières plus ou moins marmonnées. Sabine commença à trouver le temps long, comme beaucoup d’âmes présentes, et pria pour un peu d’action. Le ciel sembla l’entendre puisque des cornes sonnèrent au loin peu avant que les portes ne s’ouvrent en grand.

Un souffle frais se répandit dans l’église et tous se retournèrent. Une dizaine d’hommes vêtus d’armures entrèrent d’un pas sonore. Le prêtre qui s’était interrompu demande d’une voix forte qui osait troubler la paix et le recueillement de ce lieu saint. Clifford s’était également avancé, ainsi que ses fils, une main sur le pommeau de leurs épées. Nombre d’hommes avaient fait de même.

— Nous ne sommes là que dans le but d’honorer Dieu, répliqua le plus âgé du groupe, n’est-ce point là une cérémonie rassembleuse ?

— Lord Darkwood, déclara Clifford en reconnaissant les visiteurs, il m’avait été rapporté que vous ne seriez pas des nôtres.

— La guerre s’est terminée plus vite que prévue, ricana le lord invité. Nos ennemis furent moins stupides qu’il n’y paraissait.

Sabine sentit un frisson lui parcourir l’échine. L’homme parlait de morts avec une telle désinvolture que c’en était effrayant. Et il avait une telle noirceur dans le regard…

Clifford agit avec la noblesse qui était due à son rang, en parfait hôte il invita les nouveaux arrivants à se joindre à la messe. Ils prirent place derrière la famille hôte et la cérémonie reprit. Sabine continua de frissonner, d’inconfort. Elle sentait un regard posé sur elle et cela ne lui plaisait guère. Elle profita que la foule s’asseye pour se retourner et découvrir la source de cette sensation. Bien mal lui en prit, elle croisa un regard encore plus dur que celui de lord Darkwood, un visage fermé et une armure encore ensanglantée. Elle en fit tomber sa Bible ce qui lui valut une remontrance de la part de Lucrecia mais elle n’en eut cure. Elle était terrifiée, et lui, au visage si fermé, laissa entrevoir un sourire.

[Darkness] 2. Banquet

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