[G&L] Chapitre 18 : « Soirée »

[G&L] Chapitre 17 : Alcool et bouchées à la reine

Je ne saurais dire à quel moment exact la Terre s’est arrêtée de tourner, ni celui où j’ai réussi à retirer ma robe, ni même comment j’ai pu retourner dans mon lit. Quoi qu’il en soit je suis là, noyée sous les couettes et les oreillers, accrochée au bras de Xyrus comme si ma vie en dépendait. Je regarde au-delà de son torse la pluie tomber sur Londres. Les gouttes d’eau frappent les vitres en rythme et créent une douce musique que les oreilles post-cuites savent apprécier comme nulles autres. Une sonnerie m’a éveillée quelques instants plus tôt, Xyrus a eu le bon réflexe de l’éteindre dans la foulée avant de refermer les yeux. Les calme est revenu sitôt après sa disparition, nous allons pouvoir continuer à nous reposer. Mais la sonnerie retentit à nouveau, insistante. Cette fois Xyrus décroche. Il se redresse et aboie une question à son interlocuteur. Le ton est sec, la voix rauque, mon « alcoolyte » semble agacé, ce que je peux comprendre pour l’être également.

 

— Quoi ?

 

Quelques murmures se font entendre, je ne distingue pas les mots, mais la tension de Xyrus s’accroît alors qu’il lâche un juron sonore.

 

— Cela m’était sorti de l’esprit ! Envoyez une voiture, nous serons prêts dans un quart d’heure, et prévenez ma tante, qu’elle bosse un peu.

 

Je me redresse à mon tour, en quête d’explications, la sieste est terminée. Xyrus m’annonce que nous sommes en retard à la soirée de Noël de son entreprise. Un coup d’œil à l’horloge murale au-dessus du miroir qui fait face au lit vient contredire son affirmation. Il n’est guère plus de seize heures. Je mentionne cette anomalie aussitôt réfutée par une précision qui eut pu m’être utile pour éviter la confusion : c’est un goûter de Noël, avec un sapin, un père-Noël et du rhum dans le thé.

 

— Ne me parle plus jamais d’alcool.

 

La simple évocation d’un breuvage en contenant me donne la nausée. Xyrus ricane puis s’enfuit, probablement vers sa chambre. Je me lance le difficile défi de réussir à être prête dans les temps. Je remercie ma mère et son esprit organisé, elle a insisté pour m’aider à préparer mes tenues. Je sais exactement quels accessoires porter avec quels vêtements et tout était bien trié dans mes valises. Le plus difficile a eu lieu avant : prendre une douche et effacer toutes traces de la cuite. Avec une rapidité insoupçonnée, je termine dans les temps. Lorsque Xyrus revient frapper à ma porte je suis prête. Lui-même ne ressemble plus à l’épave qu’il était une quinzaine de minutes plus tôt, bien au contraire. Il me paraît prêt à aller sur le tapis rouge. Il me scrute de la tête aux pieds et acquiesce avec satisfaction.

 

—Je savais que cette attitude de nymphe démodée n’était qu’un artifice afin que mes ladies tes ancêtres te laissent en paix.

 

Sourire, juste sourire, ne pas rétorquer que la situation est un soupçon plus complexe et que j’aime beaucoup mes autres tenues.

 

— Ma tante nous attend en bas, la voiture aussi.

 

Il me tend un bras sur lequel je pose une main puis nous quittons l’étage. Comme annoncé, sa tante est bien là, dans une simple robe noire courte sur laquelle se baladent des ribambelles de strass. Je la salue poliment mais n’ai qu’un bref mouvement de tête en guise de réponse. Xyrus s’en amuse, moi moins, je ne saurais pas quelle attitude adopter si j’étais à sa place.

Meredith me fascine, pour une raison étrange je me sens proche d’elle. Il me semble qu’elle et moi sommes pareilles, désargentées, accrochées à Xyrus contre notre volonté. A ceci près qu’il ne me paye pas, pas encore du moins. J’aimerais en apprendre plus sur Xyrus, sur elle, sur leur famille. Le vieux duc m’est toujours apparu comme un vieil oncle bienveillant, mécène du village et président d’honneur des clubs sportifs. Chaque année il donnait une grande fête pour tous les jeunes, à Pâques. L’immense chasse aux œufs dans le parc souvent humide comblait la jeunesse et amusait les adultes qui brunchaient en gardant un œil sur leurs progénitures déchaînées. De mémoire je n’ai jamais vu Xyrus à cet événement, ni aux autres d’ailleurs. Je crois bien l’avoir aperçu lors de certaines rencontres de polo mais je ne puis en jurer. Conservera-t-il ces traditions qui font la joie et l’animation chez nous ? Rien n’est moins sûr. La voiture nous attend et nous conduit hors de la ville.

 

— Nous n’allons pas au goûter ?

— Si, me répond Xyrus avec un sourire alors que la voiture s’approche d’un grand parc des expositions. Au début, je vous faire cela au siège mais aucune de nos salles n’était assez grande.

— Je n’aurai donc pas le plaisir de visiter les bureaux de ton entreprise.

— Ne t’inquiète pas Ellya, nous pourrons étrenner mon bureau une prochaine fois.

— Hum hum, toussote Meredith tandis que je rougis sous mon fond de teint.

 

Xyrus ricane puis sort de la voiture en premier. Nous avançons, passons les épais rideaux rouges et pénétrons dans la grande salle. La vue me coupe le souffle. Je lève les yeux vers le plafond et manque d’en tomber à la renverse. Des dizaines d’enfants, d’employés accompagnés de leurs parents tout aussi émerveillés traversent le hall de part en part, au gré des stands.

  • Xyrus… c’est magnifique.

Les événements du vieux duc n’avaient pas cet éclat, et pourtant ils ne manquaient pas d’allure, mais celui-ci est vraiment réussi.

  • L’équipe de comm a bien fait son boulot, commente Xyrus d’un air satisfait, cela rattrape un peu leur dernière catastrophe.
  • A ce point ? J’ai du mal à imaginer des gens ayant eu un tel souci du détail se planter lamentablement.
  • Oui, ces mauvais m’ont coûté cent mille livres sterling et on travaille encore à réparer les dégâts.

Je ne veux même pas imaginer ce qu’ils ont pu faire.

  • Une « bièreaubeurre » ? me propose Xyrus alors qu’un serveur s’approche, imité par une dizaine des personnes, des employés vraisemblablement.

Tout ce monde qui se presse autour de nous m’angoisse quelque peu. Je vis certes dans une famille nombreuse, j’ai un certain nombre d’amis, et je suis allée à la fac dans des amphithéâtres pleins à craquer mais jamais je n’étais à ce point le centre de l’attention. Sourires et compliments fusent, chacun nous imagine mariés prochainement alors que nous nous connaissons à peine. Je réponds au mieux à toutes ces marques de politesse, l’air détendu ou presque. Je fais au mieux pour sembler à l’aise, mais ma main reste crispée autour du bras de Xyrus. Cette foule de responsables des ressources humaines, de directeurs tous plus généraux les uns que les autres et de chefs de projet est effrayante. Ces hommes et femmes ont tous le même style solennel, dans leurs costumes plus ou moins bien taillés et avec leurs robes sophistiquées. Choisir une tenue moderne s’est avéré être une bonne idée, dans une robe traditionnelle je serais passée pour la provinciale ringarde de service.

Après moult salutations, Xyrus m’entraîne dans l’un des quatre espaces calmes du hall. Des sofas encadrés par de petits box en tissu délimitent des zones feutrées, cosy, aux couleurs des quatre maisons de l’univers dont l’équipe comm s’est inspirée pour ce goûter. Meredith a disparu, elle s’est évanouie dans la foule. Sa présence de faux-chaperon est désagréable, son absence plus encore. Assis face à moi, confortablement assis dans un sofa vert et argent, Xyrus sirote sa bière et jette un œil distrait à travers l’ouverture du box.

  • Qu’en dis-tu ? demande-t-il sans un regard vers moi.

Les mots me manquent pour décrire une telle splendeur. Les bougies au plafond, les emblèmes, les décorations, le sapin immense… tout y est.

  • On s’y croirait.

Je n’ai pas de meilleure réponse.

 

  • Te connaissant, tu as lu les sept livres. Est-ce assez fidèle ?

Je les ai lus une dizaine de fois, si ce n’est plus. Oui ce décor est fidèle, féérique, fantastique, fabuleux, et j’en passe. Une broutille me fait néanmoins tiquer.

  • Tu ne me connais pas Xyrus, nous ne nous sommes jamais croisés ou si peu que je ne m’en rappelle pas.
  • La raison en est simple, tu n’étais pas perturbée pendant tes compétitions par un groupe de gamines bruyantes. Ni cachée dans les étages lorsque ton grand-père invitait ses amis, ou la moitié du village, pour ses fêtes stupides.
  • Les fêtes du duc n’avaient rien de stupide, elles étaient attendues par tout le monde, tous les ans. Elles fédéraient le duché, ses habitants, chaque région amenait ses spécialités. C’était l’occasion pour les familles de se réunir, pour les voisins de se rencontrer. Sans ces réunions la vie du duché ne sera plus la même, elles vont grandement nous manquer.
  • Qui a dit qu’elles allaient cesser ?

Xyrus vient d’interrompre ma tirade enflammée. Je devrais être plus stoïque mais ces fêtes ont animé mon enfance, les abandonner est un coup de poignard dans le cœur.

  • Tu comptes les poursuivre ? Mais…
  • Je viens de dire qu’elles étaient stupides ? Oui je sais, elles sont une dépense d’argent superflue, mais, comme tu l’as bien fait remarquer, mon grand-père y tenait, et à t’entendre tout le duché également. Je ne veux pas décevoir mon grand-père.

Xyrus baisse les yeux et fixe son verre. La perte est encore trop récente et j’oublie à quel point il tenait au vieux duc.

  • Moi aussi, m’entends-je murmurer.
  • Quoi donc ?

Xyrus lève les yeux vers moi et nos regards se croisent. Je lis la peine dans le sien, il ne peut pas tout contrôler, il demeure humain.

  • J’aimais beaucoup le vieux duc. Il me laissait fuir dans sa bibliothèque lorsque mes grands-mères me traînaient à leurs après-midi.
  • Oh je le sais fort bien, plus d’une fois j’ai passé l’après-midi sous une table ou derrière un canapé dans la bibliothèque parce que tu ne bougeais pas de là.
  • Quoi ? Tu y étais ? Mais pourquoi ne t’es-tu jamais manifesté ? Tu m’espionnais ?

Mon compagnon rit devant ma surprise et balaye ma dernière hypothèse. Pour l’explication, il n’avait guère envie de bavarder guère envie guère envie de bavarder avec moi et je lui fournissais la planque idéale en niant sa présence lorsque quelqu’un venait le quérir.

  • Je te voyais aussi avec tes sœurs parfois, dans le troupeau de chèvres comme vous appelle l’équipe de polo, vous êtes tellement bruyantes, ta fratrie et ta bande de copines. A croire que vous souhaitez être un condensé de clichés féminins.

Je m’empourpre. Il est vexant.

 

  • Pourquoi m’avoir choisie alors ?
  • Encore cette question ? Je n’y ai pas déjà répondu ? Je vais donc me répéter, encore. J’ai mes raisons. Voilà.

Je vais l’étriper, ni plus ni moins. Néanmoins, j’ai quelques pistes supplémentaires. Xyrus ne m’a pas choisie au hasard, loin de là. Je suis flattée, et aussi un peu effrayée par ce côté glauque. Qui reste des heures sous une table pour ne pas avoir à échanger trois mots avec quelqu’un ?

Une femme nous interrompt, le Père-Noël est arrivé. Nous quittons le box et rejoignons les familles réunies. Le Père-Noël est bien là, juché sur un traîneau tiré par des lutins vêtus de vert.

 

  • Les rennes sont en grève ! s’exclame le Père-Noël, ils réclament un jour de congé supplémentaire pour l’année civile à venir mais je ne peux accéder à leur requête car tout mon stock de congés cadeaux a été demandé par lord Xyrus Wood pour ses employés !

Les têtes se tournent vers nous, enfin vers Xyrus qui acquiesce, et c’est l’explosion de joie. Tout le monde remercie le patron pour ce jour supplémentaire et c’est une grande cohue. Le Père-Noël peine à reprendre la parole.

  • Maintenant mes lutins aidez-moi à distribuer les cadeaux aux enfants sages !

C’est une joyeuse ambiance qui règne autour de ce grand sapin, les enfants sont ravis, les parents également. Je me tourne vers mon compagnon qui observe la scène, aussi bienveillant que son ancêtre.

  • C’est très généreux de ta part Xyrus.
  • En effet, cela me coûte une fortune, sourit-il.
  • Mais regarde tous ces sourires, c’est un cadeau dont ils se rappelleront.

Xyrus hausse les épaules, à court de mots. Un lutin s’approche et me tend un petit paquet.

  • Non pour ta sœur, je ne sais pas laquelle, soupire Xyrus en levant les yeux au ciel, oui pour toi.
  • Tu ne devrais pas, je ne peux te rendre la pareille.
  • Contente-toi d’ouvrir et d’accepter.

 

Je lui offre mon plus beau sourire et déchire le papier avec précaution. Il dévoile un livre, pas n’importe lequel, une copie de celui qui était tombé dans la boue le jour de notre première rencontre, enfin, ce que je pensais être notre première rencontre.

  • Je l’ai trouvé dans la bibliothèque de grand-père. Joyeux Noël Ellya.
[G&L] Chapitre 17 : Alcool et bouchées à la reine

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