[James] 06 : Whisky

[James] 05 : Entretiens
[James] 07 : Accord

L’ambiance du restaurant est très feutrée, intimiste, telle un fumoir du XIXème siècle. Un maître d’hôtel m’accueille et m’entraîne à travers les couloirs aux sombres boiseries. Il frappe trois coups sur une petite porte aux dorures impeccablement polie puis l’ouvre, avance d’un pas et me cède la place. Mon hôte quitte un large fauteuil en cuir et s’avance la main tendue. Il a la soixantaine et l’air paternaliste que nombre de chefs d’entreprises et politiciens arborent bien volontiers. Son salut est cordial, presque chaleureux mais je ne suis guère touché par ses marques d’affections parentales. Je ne suis pas un petit jeune qu’il prend sous son aile et nous le savons bien. Le rapport de force n’est pas celui que laisse transparaître cette scène.

Il m’invite à m’asseoir puis fait de même. Les sièges crissent lorsque nous nous enfonçons dans leurs cuirs soigneusement entretenus. Le maître d’hôtel s’approche à pas de loups, il est à côté de moi et je ne l’ai même entendu se déplacer.

— Un rafraîchissement messieurs ?
— Un Glen Mhor de cinquante ans s’il vous plaît, commande mon hôte.

Je ne suis pas amateur de whisky, à part s’il est bien dilué dans un soda, mais je l’imite et demande la même chose. L’employé s’en va nous préparer les verres et nous attendons qu’il referme la porte derrière lui pour entamer la conversation.

— Je suis heureux que vous ayez pu vous libérer monsieur Wood, je tenais à vous rencontrer personnellement avant que l’accord ne soit signé. Georges Grant, enchanté.

La joie n’est pas partagée, cette rencontre me coûte beaucoup, humainement parlant. Il n’est nul ennemi en ce lieu mais la force et le poids des conventions sociales ont tendance à me stresser, grandement. L’humain est traître de nature, il analyse tout et surtout il juge tout ce qu’il voit. Le sexagénaire qu’il est, bien confortablement installé, les mains posées sur les accoudoirs de bois, m’a déjà catégorisé trois fois. Il a évalué d’un simple regard mon niveau de stress et les différentes manières dont il pourrait tourner notre entretien à son avantage. Il a estimé l’importance que je donnais à mon apparence en observant le costume que mon assistante, Jena, m’a contraint à acheter pour être conforme à ce que l’on peut attendre d’un homme de mon « envergure ». S’il savait qu’en temps normal je me moque royalement de mon apparence…
— Habituellement je préfère rester discret monsieur Grant, mais le plaisir est partagé.
— J’imagine que c’est un atout dans votre secteur de prédilection, me répond Georges avec un sourire entendu.
Il n’a pas tort, la cryptographie et la cybersécurité sont de ces domaines où il vaut mieux ne pas laisser de traces.

— La différence de secteurs entre nos deux entreprises fait partie des raisons qui m’ont poussé à analyser plus en détails votre offre de rachat. Vous avez suscité ma curiosité James, je peux vous appeler James ?

Toujours ce ton paternaliste alors que sa boîte est en train de perdre de la valeur à vitesse grand V. A chaque seconde qui passe sa cotation boursière diminue. Le Grant Group sombre plus vite que le Titanic.

— Volontiers Georges, après tout nous allons presque être de la même famille, vous gardez des parts du groupe non ?

Botter en touche lorsque l’on ne veut pas répondre à une question est une règle de base des négociations.

— Un minimum, pour mes enfants, qu’ils aient un semblant d’héritage familial à responsabilités.
— Vous avez des enfants ?
— Quatre, et aucun d’eux n’a pour vocation de travailler dans l’entreprise familiale.

Vue la manière dont elle est gérée je les comprends.

— Georges Junior, mon aîné, passe son temps entre Saint Tropez, Ibiza et je ne sais quel autre haut lieu de la jetset à jeter mon argent par les fenêtres.
Autre règle de négociation, s’humaniser au maximum afin que l’interlocuteur vous voie comme un ami et non comme un concurrent à abattre.

— Anne, ma cadette, a décidé de devenir une star, peu importe le moyen. Elle fait du mannequinat, des apparitions dans divers shows, donne des conseils de mode et autre maquillage, bref bien loin de nos activités également.

Le maître d’hôtel arrive et nous tend nos verres. Je tente d’effacer l’appréhension vis-à-vis de cet alcool qui, je le sais d’avance, va me brûler la gorge, et je lève mon verre à mon hôte qui m‘imite.

— A un accord fructueux !
— Et une collaboration productive !

Comme prévu cette première gorgée glisse dans mon œsophage et se répand comme un acide. Mes cellules envoient des signaux de douleur à mon cerveau afin de me sommer d’arrêter mais je ne peux pas. Si je flanche Georges mènera les négociations, déjà qu’il monopolise la discussion.

— Gary, mon troisième…

Il va vraiment me présenter toute sa famille…

— est artiste, il a emménagé dans un loft à New-York et expose dans une petite galerie. Actuellement il vit sa période monochrome, il aurait mieux fait de repeindre des murs…

Je ris poliment à cette blague tellement prévisible et reprends une gorgée de ce breuvage piquant pour éviter d’avoir à répondre.

— Quant à Aliénor, elle a décidé du jour au lendemain qu’elle construirait sa vie seule.

Je hoquète et manque de recracher ma boisson. Une quinte de toux peu élégante me tord la gorge. Georges Grant a une fille nommée Aliénor, Aliénor Grant… C’est décidé je crois au destin.

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