[James] 10 : Bière

[James] 09 : Binaire
[James] 11 : Voyage, voyage

L’après-midi fila à une vitesse folle, les thèses sont de longs et fastidieux documents. Leur lecture est très chronophage. En revanche la cryptographie basée sur les courbes elliptiques n’a plus de secrets pour moi, ou très peu. La simple vue des algorithmes a stimulé mon cerveau, j’ai déjà quelques tâches en tête à l’attention des ingénieurs de mes équipes. Si l’on pouvait réussir à combiner cette méthode avec l’existant ce serait parfait.

Un rappel sonne et m’informe qu’il me reste trente-trois minutes avant le rendez-vous avec miss 42. Je glisse une main dans la masse brune explosée qui me sert de cheveux, nettement moins ordonnée que ce midi, et file sans plus attendre. Alors, bus ou Porsche 911 ? Vu que je n’ai pas la deuxième je vais opter pour la première solution.

Le véhicule est bondé, une vraie boîte de sardines. Me voilà collé entre une vieille dame qui râle parce qu’une femme enceinte ne lui cède pas sa place assise et deux adolescents qui commentent avec virulence la dernière vidéo d’un célèbre youtubeur. Ce voyage va être long.

L’enseigne du pub est à l’image de la façade : peu accueillante. Elle représente un lutin verre qui picole, une chope de bière à la main. Tout est dit. L’intérieur n’est guère mieux, le client moyen a quarante ans, les yeux vitreux et une belle bedaine. C’est le cliché parfait du pilier de bar. J’aurais peut-être dû choisir quelque chose d’un peu plus classe, ou moins crade.

Miss 42 n’est pas encore arrivée, une chance pour moi. Je spéculerais bien quant aux raisons de sa presque ponctualité mais ne la connaissant pas il ne me vient qu’un flux de préjugés à l’esprit. Est-elle en train de se maquiller ? Ou bien profite-elle d’un moment agréable avec un collègue ? Ou encore fait-elle un peu de lèche vitrine. Ou alors elle a vu le bar et s’est enfuie en courant… Ou bien elle a changé d’avis.

L’air de rien le stress monte peu à peu. L’assurance c’est pour les mecs parfaits ou prétentieux et je ne suis ni l’un ni l’autre. Je commande une bière, une pinte, la miss ne m’en voudra pas d’avoir commandé sans elle et un peu d’alcool me donnera du courage.

La porte s’ouvre mais ce n’est que Sean qui entre tout sourire.

James ! Quelle coïncidence incroyable.

Note pour plus tard : changer de planque.

— Qu’est-ce que tu fiches ici ?
— J’ai été retenu pour deux entretiens, merci de demander, m’annonce Sean.

Il porte toujours son costume, mon costume, dont il pose la veste sur le dossier d’une chaise de bar. A voir sa tête il est content de lui, le salon de recrutement s’est bien déroulé. Il fallait s’y attendre, il a un CV particulièrement attirant pour les grandes entreprises du secteur qu’il vise.

— Une pinte d’ambrée s’il vous plaît. Je suis passé à ton appart mais tu n’y étais plus. J’ai appelé ta secrétaire, la cougar sexy.
— Jena, de un ce n’est pas ma secrétaire mais une super assistante, de deux elle a quarante ans et un mari qu’elle aime et de trois elle est élégante pas sexy.
— Ce n’est pas l’impression qu’elle donne au téléphone en tout cas. Bref, elle m’a dit que tu n’étais ni à ton bureau ni en rendez-vous : conclusion t’es au bar.

A croire que ma vie se résume à bosser au bureau, coder à la maison et boire au bar.

— Sean, tu sais qu’on est potes…
Cet abruti débarque au pire moment possible.

— A la vie à la mort, même si un jour tu es ruiné avec un procès à la Madoff je serai avec toi. Je t’apporterai des oranges.
— Dans ce cas tu ne m’en voudras pas si je te demande de
— Bonsoir !

Miss 42 vient de faire son apparition et je n’ai pas eu le temps de briefer Sean qui se présente avec une voix tonitruante et l’aplomb d’un commercial carburant à la meth. Il fait forte impression.

— Et bien, enchantée, je m’appelle Aliénor, dit-elle en lui tendant une main qu’il serre sans hésitation.

Miss 42 se tourne ensuite vers moi et ne voit donc pas Sean lever les deux pouces en l’air derrière elle.

— Je vous dérange peut-être ?
— Du tout, répond Sean avant moi, j’allais partir.

Aliénor lui rétorque qu’il a à peine entamé sa bière mais fort heureusement pour moi Sean a rapidement compris la situation et en qualité de meilleur ami digne de ce nom s’éclipse sans plus attendre en prétextant qu’il doit rendre le costume qu’il porte à son propriétaire.

— Il pouvait rester tu sais ? me dit Aliénor une fois Sean disparu. Plus on est de fous plus on rit.
— Peur d’être en tête à tête avec moi ?

Miss 42 rit et me rétorque qu’il en faut plus pour l’effrayer. C’est plutôt bon signe non ? Nous passons la soirée à discuter, de tout et de rien. Elle me raconte quelques anecdotes à propos de son boulot, de ses amis, mais rien au sujet de sa famille. Plus je l’écoute et moins j’ai envie de lui dire que je la connais plus qu’elle ne le croit. A l’entendre elle est de classe moyenne, elle galère avec son loyer et jongle entre études et boulot. Comme moi en fait, à ceci près que nous n’avons pas le même salaire.

— Les partiels sont bientôt finis non ? Tu comptes partir en vacances bientôt ?

Miss 42 sourit, son patron ne connaît apparemment pas la signification du mot vacances. Pas de Grèce alors ?

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