[James] 15 : frites et sourires

[James] 13 : L'algorithme du triangle amoureux

Le contraste est saisissant, poignant même. Le déjeuner avec Anne s’était déroulé dans un lieu branché, fréquenté mais pas bruyant. Nous avions une table garnie, du bon vin et un serveur à proximité. Anne était très souriante, sûre d’elle et joyeuse, encore plus à l’arrivée de Chris. Tandis qu’à présent miss42 et moi sommes face-à-face, au beau milieu d’un self plein à craquer, deux assiettes de frites sur les plateaux, le tout dans un vacarme assourdissant. Miss42 ne dit pas grand-chose et grignote encore moins. Impossible de croire qu’elle partage des gènes avec Anne.

— C’est moi qui te mets mal à l’aise ou les frites sont pires que prévu ?

— Je suis désolée James, lâche-t-elle, je ne suis pas à l’aise lorsque je mange pour la première fois avec des inconnus.

— Alors de un je ne suis pas un inconnu, on s’est vus plus d’une fois, et de deux, si ça peut te permettre de te mettre à l’aise…

J’engloutis une grande part de frites et la mâche sans délicatesse, pour le savoir-vivre on repassera.

— Voilà tu peux pas faire pire que ça, dis-je la bouche encore pleine.

Miss42 explose de rire et me crache son verre d’eau à la figure. Puis elle passe les dix minutes suivantes à s’excuser. Elle se saisit d’une serviette en papier, se lève un peu et se penche vers moi, renverse au passage ma salade de fruits en conserve et m’essuie le visage en tapotant doucement mon nez et mes joues.

— Je suis navrée, confuse, je ne peux que te demander de bien vouloir me pardonner, me dit-elle alors que je vois au ralenti son écharpe s’allonger dans le ketchup.

— C’est bon ça va, mais recule un peu, regarde ton écharpe.

Elle s’exécute et soupire de désolation en constatant les dégâts alors que de l’avant-bras gauche elle trempe sa manche dans la moutarde. C’est à mourir de rire, un vrai gag. Aliénor est rouge comme une pivoine et à deux doigts de pleurer. Elle se lève en déclarant qu’elle est (encore une fois) désolée et va s’éclipser.

— C’est tout simplement une catastrophe, je, je ne sais plus où me mettre, pardon.

Elle soulève son plateau et commence un mouvement de fuite mais je suis plus rapide qu’elle. Je lui attrape le bras, la tire vers moi et l’embrasse. Elle en lâche son plateau et s’accroche à moi. Les huées fusent, rapidement remplacées par des sifflements et des applaudissements. C’est le meilleur rencard de ma vie.

C’est elle qui rompt l’instant, gênée d’être au centre de l’attention à ce qu’elle en dit, à moins que ce ne soit mon haleine de burger. Elle s’abaisse et ramasse son plateau qui, chance absolue, ne s’était pas éparpillé. Il y a trois frites à côté et il n’est pas certain que ce soit les siennes. Miss42 file du côté des rangements, se débarrasse de son fardeau et s’enfuit hors du bâtiment. Elle ne court pas mais presque. Je l’imite et la rattrape dans la grande cour. Elle peste contre la moutarde qui tache sa chemise et plus encore contre son écharpe qui a étalé du ketchup un peu partout sur elle.

— Je dois rentrer, je ne peux pas aller en cours comme cela, en plus je travaille tout à l’heure.

— Tu sais ce n’est pas si grave, on le voit à peine.

Elle me fusille du regard. D’accord c’est un peu, très, hyper visible. Mais je ne regarde que ses yeux et sa jolie bouche au goût de frites bas de gamme.

— Je suis désolée James, je vais rentrer. A plus tard.

Ah non, je ne veux pas qu’elle me laisse comme cela.

— Je n’ai même pas droit à un baiser ? J’ai tellement envie de ressentir ce goût de burger-frites sur ta langue.

Elle grimace, à moitié de dégoût, à moitié en rigolant, puis elle dépose un baiser sur ma joue. J’en grogne de frustration et en réclame un autre.

— Maintenant j’y vais, je ne veux pas rester une minute de plus dans cet état.

— T’es pas plus mal que d’habitude tu sais ?

Je tente l’humour, elle va peut-être trouver cela amusant et me proposer de l’accompagner. Mais son regard me fait clairement comprendre que c’est un échec sur toute la ligne. Je dois me résigner à lui dire au revoir. Mais avant je lui donne ma veste, de quoi la couvrir le temps qu’elle rentre. Aliénor me remercie avec chaleur et, voyant le ciel nuageux au-dessus de nous, s’inquiète de me voir prendre froid.

— Cela va aller, je vais dormir en amphi puis rentrer.

— Les amphithéâtres ne sont pas chauffés, tu vas attraper la crève. Est-ce que tu veux m’accompagner ? Je n’habite pas très loin.

Oui, oui, oui ! Mes hurlements intérieurs sont aussi bruyants que je reste calme.

— Je ne voudrais pas te déranger.

Elle me sourit, elle n’a que peu dormi la nuit dernière, son appartement est briqué de fond en comble.

— Sans le savoir j’ai dû me douter que j’aurais un invité aujourd’hui !

Elle m’entraîne donc vers son immeuble. L’ambiance est plus détendue, nous marchons rapidement et discutons au passage. Le bâtiment dans lequel se trouve son appartement ne fait pas rêver. Ce n’est qu’un bloc de béton gris.

Trois étages plus tard nous arrivons dans un couloir taggué de toute part. Sérieux il n’y a pas de gardien ici. La porte de miss42 est aussi flippante que le reste, même pire.

— Elle ferme vraiment ?

Cet interstice est trop large pour être normal. Elle hoche la tête.

— Ne t’inquiète pas pour moi, il n’y a rien de valeur, les affaires auxquelles je tiens sont chez mes parents, et une fois un vrai job en poche je déménage.

L’intérieur est aussi propre que l’extérieur est sale. C’est assez similaire à mon studio, vide, sobre, simple. Miss42 me rend ma veste, m’invite à m’installer puis s’éclipse dans la salle de bains.

Trois articles de blog là revoilà changée, pas que la sauce tomate lui allait mal mais je la sens plus sereine.

— Désolée pour l’attente, c’est bon. On ne va rater qu’une heure de cours.

— Oh tu sais on peut aussi rater l’après-midi et rester ici à écouter…

Je saisis le premier CD à portée.

— Elton John ? Je suis un grand fan.

C’est à moitié vrai, je suis grand.

[James] 13 : L'algorithme du triangle amoureux

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *