[James] 03 : Amphithéâtre

[James] 02 : Dix ans plus tôt
[James] 04 : Jeux de dupes

Une sonnerie de portable me tire hors d’un bon sommeil réparateur, enfin « bon sommeil réparateur » de… trente-huit minutes exactement. Mon Mac est encore sur mes genoux, je suis assis par terre, dos à ma froide baie vitrée, seule ouverture sur l’extérieur de mon petit studio. Le dos trempé par la buée du vitrage je grelotte. J’étais vraiment exténué pour m’endormir dans cette position. Je passe une main sur mon visage pour m’éclaircir les idées, mes yeux n’ont pas encore fait la mise au point. Les picotements ressentis par ma paume me rappellent que je n’ai pas rasé ma barbe depuis trois jours. Je m’en moque, elle ne me dérange pas.

J’enregistre mon travail, une nuit à débugguer un projet bancal, si je perds mes travaux je me pends. Une jambe bouge sur ma gauche, Sean est étendu sur mon clic-clac et maudit mon téléphone pour l’avoir réveillé.

— Tu ne veux pas simplement éteindre ce truc et séché les cours de la matinée ? Ce sont des options en amphi, personne ne vérifiera.
— Ma note de fin de semestre le mettra en exergue. Debout feignasse !
— Si c’est pour dormir en cours je préfère encore squatter ton canapé ! grommelle mon meilleur pote en se retournant.

Il n’a pas tort, entre la soirée dans les bars avant-hier et le projet cette nuit mon compteur d’heure de sommeil est au plus bas. Impossible d’être attentif dans ces conditions.

Je m’appuie d’une main sur la table basse couverte de paquets de chips et de canettes de boissons énergisantes vides et me relève. Sean s’est déjà rendormi, son corps n’en peut plus et le mien ne vaut guère mieux.

J’attrape ma batterie et la glisse dans mon sac à dos avec mon portable. Ce n’est pas optimal pour l’appareil mais la housse est perdue quelque part dans le studio et je n’ai ni le temps ni l’envie de la chercher. Une fois le téléphone récupéré je file en laissant les clefs à Sean. Il saura bien se débrouiller.

La matinée est fraiche et humide. Le brouillard colle à la peau et hérisse le poil. Des silhouettes fantomatiques plus ou moins lentes se détachent petit à petit de la masse compacte et convergent vers les bâtiments universitaires du campus.

L’amphithéâtre flambant neuf est pratiquement plein. Deux cents étudiants bruyants sont réunis et papotent en attendant l’arrivée de l’enseignant qui ne devrait plus tarder. Les places assises restantes sont rares. Deux filles, deux amies, juste devant moi observent la salle en soupirant, elles vont devoir se séparer.

Je balaye le lieu du regard à la recherche d’une connaissance, ou plutôt d’une presque connaissance. Je ne suis pas même certains de la voir ici mais une chose aberrante nommée espoir m’a poussé à tenter ma chance.

— Aliénor ! s’écrie l’une des demoiselles devant moi, une main tendue vers le milieu de la pièce.

Combien d’Aliénor y-a-t-il sur le campus ? Une tête familière se détache de la masse et retourne un signe de salutations à mes voisines qui s’enfoncent le long de la rangée, faisant ainsi se lever tous les étudiants sur leur passage.

Par chance une place est libre une rangée au-dessus d’elles. Je m’avance aussi rapidement que possible et me retrouve ainsi assis juste derrière l’impertinente de l’autre soir. L’ordinateur portable devant elle fait tellement de bruit qu’il couvre presque les sons ambiants, je me demande comment elle peut ne pas devenir folle et suivre un cours.

— Hey ! Miss 42, t’as amené un groupe électrogène ?
Aliénor se retourne gênée et me dédie un petit sourire d’excuse, ses amies sont moins tendres. L’une d’elles, une brunette avec un balai coincé là où je pense me jette une œillade noire. Si elle avait pu me tuer du regard je serais déjà mort trois fois.

— Non je l’ai oublié alors j’ai pris un moteur de tracteur, me répond la miss sur le même ton humoristique que ma question.
— C’est qui ce clochard ? s’enquiert la pouf brune avec une voix aussi dédaigneuse que possible.

Je sais qu’avec mon vieux jean, mon t-shirt taché de la veille et ma barbe pas rasée je n’ai pas exactement le look de jeune requin de la finance qu’arborent tous les étudiants présents mais de là à me qualifier de clochard… C’est vexant pour les SDF.

— Liz, je te présente James, que j’ai rencontré lors de notre dernière sortie. James, voici Liz qui était avec moi dans la boîte de nuit.
— Ah c’est lui…

Je ne sais pas comment je dois le prendre, miss 42 rougit, ce n’est pas pour me plaire.

— Oui, c’est moi. James le clochard.

[James] 02 : Dix ans plus tôt
[James] 04 : Jeux de dupes

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *