[Nemesis] Chapitre 04 : Revanche

[Nemesis] Chapitre 03 : SMS
[Nemesis] Chapitre 05 : Le club des trois

Sinistre, l’endroit dans lequel la police les avait conduits était lugubre et effrayant à souhait. Une voiture resterait devant leur entrée, tant pour leur protection que pour les surveiller, mais Thétys avait l’impression que le danger ne viendrait pas d’au-dehors. Ils avaient franchi un immense portail en fer forgé, seul passage à travers les hauts murs de pierre colonisés par la verdure, et pénétré sur un vaste domaine en friche. Ce qui fut certainement une belle pelouse n’était plus qu’un champ d’herbes rebelles balayées par les vents marins.

Mais le pire était très certainement la demeure, imposante et froide. Les fenêtres étaient bardées par des planches et la façade écaillée n’avait pas été entretenue depuis longtemps. Même les policiers se sentirent mal à l’aise en descendant de leur voiture. Personne ne venait là depuis que l’ancienne propriétaire était décédée. Et elle ne s’était pas occupée des lieux de son vivant.

Thétys gravit les marches qui menèrent à l’entrée avec beaucoup d’appréhension. La nuit fraîche et humide ainsi que la brume montant du large créaient une atmosphère digne des meilleurs films d’horreur. Elle en frissonnait de peur. Il y avait d’abord eu le cadavre dans les bois et maintenant cela. C’était un peu trop pour ses nerfs alors elle se remit à pleurer silencieusement.

Le manoir colonial était sombre à l’intérieur, Charlotte trouva le boitier électrique et l’activa mais la plupart des ampoules étaient cassées et celles qui étaient intactes n’éclairaient plus très bien. Les lieux étaient le royaume de la poussière qui s’étalait en couches épaisses dans toutes les pièces. Les meubles qui étaient demeurés sur place étaient recouverts de linges blancs. Les grandes pièces de tissus parurent toutes la cachette idéale pour dissimuler un squelette, un fantôme ou un tueur en série. Non, Thétys ne s’y sentait pas bien du tout, et son père non plus.

— Pourquoi tu as acheté cette horreur Charlotte ? Je sais que nous sommes partis précipitamment mais je pensais que nous aurions séjourné à l’hôtel si les recherches de logement s’étaient avérées infructueuses…

Son épouse, dont le bruit des escarpins sur le sol se répercutait sur les murs de la grande entrée, s’avança jusqu’au centre de la pièce, la conquit d’un large regard circulaire, puis elle étira un sourire victorieux.

— Ai-je oublié de le mentionner ? Pour reprendre ce qui nous appartient ! Cette demeure fut construite par ma famille.
— Diantre ! répondit son mari. Ne m’avais-tu pas dit que ta famille venait de Détroit ?
— Si, ma grand-mère a migré là-bas après la ruine et le suicide de ses parents. Ils ont tout perdu, y compris cette maison, lors des grands krachs boursiers. Ma grand-mère nous décrivait souvent l’enfance magique qu’elle avait passée ici et comment ces ignobles Matherson leur ont volé cette maison. Elle nous a fait promettre à tous de la venger un jour. Et comme mes idiots de frères sont des incapables c’est moi qui me suis chargée que retrouver cette demeure dont elle nous parlait si souvent et j’ai attendu sa mise sur le marché pour l’acheter. J’ai cru que j’allais être obligée de tuer la vieille Matherson, elle n’avait pas l’air de vouloir crever.

Amias murmura quelque chose à Thétys qui la fit sourire. Jamais, plus jamais il ne confierait d’achat immobilier à son épouse. L’impitoyable Charlotte les regarda et enflamma son époux par ce simple mouvement des yeux. Au milieu de cet endroit maudit ils trouvaient le moyen de réchauffer l’atmosphère par leur amour inconditionnel.

— J’appellerai une décoratrice d’intérieur et des hommes d’entretien demain, déclara Amias tout en partant à la recherche d’un salon qu’ils pourraient utiliser tous les trois comme chambre pour la nuit. Hors de question que je te laisse gérer la rénovation de la maison seule.
— Comme tu voudras Amias, les déménageurs devraient arriver dans l’après-midi, répondit sa femme en jetant un œil à l’application qu’elle utilisait pour suivre le transfert de leurs affaires. Il faudra également aller inscrire Thétys au lycée.

L’adolescente se retint de répondre que cela ne servait à rien, elle ne survivrait probablement pas à la nuit. Ce manoir l’inquiétait profondément, elle aurait pu jurer qu’une voix l’avait interpellée. Dehors c’était la tempête, les vents balayaient la côte et s’engouffraient dans le moindre interstice en de longs gémissements à vous glacer le dos. Un craquement plus proche que les autres la fit sursauter. Elle se retourna brusquement et vit une ombre courir derrière un canapé.

— Papa ?

Pas de réponse, Thétys constata non sans peur qu’elle était toute seule dans la grande salle. Ses parents avaient disparu et elle n’entendait même plus les escarpins de sa mère. Un autre craquement, une autre ombre et Thétys put jurer qu’on l’appelait. Les ombres se cachaient derrière le canapé central, situé juste devant la cheminée éteinte. Dans un film d’horreur l’héroïne se serait avancé pour découvrir le fin mot de l’histoire, mais Thétys était plutôt du genre à mourir dans la première scène alors elle fit un pas en arrière. Le mouvement fut suivi d’un second, d’un troisième et, sans quitter le canapé des yeux, l’adolescente recula vers la porte. Soudain elle percuta quelque chose et hurla.

— Ce n’est que moi chérie ! s’exclama Amias les bras chargés de bûches. Je suis allé dans la cuisine chercher du bois. Dans ces vieilles demeures, comme fallait constamment du feu alors ils avaient souvent de petites remises attenantes à la cuisine pour le bois. Bingo ! Même pas besoin de sortir.
— Il y a quelque chose derrière le canapé papa ! s’écria Thétys blanche comme un linge. Je te le jure !

Sa petite chérie n’étant pas une menteuse, Amias la prit au sérieux. Il posa les bûches pour n’en garder qu’une, fine et pas trop lourde. Puis, ainsi armé, il s’avança vers le canapé qu’il contourna. Puis il éclata de rire et tendit une main ouverte vers le canapé dont le tissu qui le recouvrait bougeait faiblement.

— La vieille Matherson n’a pas dû s’ennuyer avec vous ! J’espère que vous l’avez bien tourmentée.

Sous les yeux terrifiés de Thétys les linges se soulevèrent puis redescendirent plusieurs fois. Le canapé et d’autres meubles… riaient ?

— Papa ?
— Je m’en charge chérie, je suis un peu rouillé mais cela devrait aller. N’embêtez pas ma fille ! Ni ma femme, ajouta-t-il à l’intention des meubles qui ne riaient plus mais grognaient.

Il agita les doigts de sa main tendue et tout redevint silencieux. Amias jeta négligemment sa bûche dans le foyer puis demanda à sa fille de lui amener les autres. Mais Thétys était trop abasourdie pour réagir. Les questions se bousculaient dans sa tête et elle n’arrivait à en exprimer aucune. Elle tourna les talons et voulut partir en courant mais sa mère qui pénétrait dans la pièce lui barra involontairement le passage.
— Maman ! Papa ! Il… Le canapé et…

Elle se réfugia dans les bras de Charlotte qui l’enlaça tendrement avec de lancer une réprimande d’un ton sec à son mari.

— Qu’as-tu fait Amias ?
— Ce n’est pas de ma faute ! Tu aurais pu me dire que cette maison était bourrée de fantômes ! Ils ont fait peur à Thétys. Je les ai calmés !
— On avait dit qu’on lui en parlerait ensemble une fois en sécurité !

Elle savait… L’adolescente se détacha de sa mère lorsqu’elle réalisa que ses parents étaient tranquillement en train de parler de fantômes. Qu’ils se disputaient à ce propos comme s’il s’était agi de ratons-laveurs.

— Fallait que je fasse quoi ? Que je l’assomme ? Que je lui dise qu’elle fabule ? Elle a seize ans bon sang ! Les gamins de son âge lisent tous des histoires de fantômes et de surnaturel, il n’y a qu’à voir le nombre de bouquins de fantasy qu’elle a dans sa bibliothèque !

C’en fut un peu trop pour Thétys qui s’enfuit pour de bon. Elle sortit de la pièce, courut jusqu’aux grandes portes, ignora les deux policiers sur le perron et s’enfuit le long de l’allée. Elle ne s’arrêta qu’au moment où le grand portail de fer verrouillé l’en empêcha. Trempée par la pluie battante, elle secoua les grilles qui refusèrent de céder. Elle s’acharna tout de même, dans le noir du début de nuit, jusqu’à ce qu’une voiture l’éclaire de ses phares. Le véhicule s’arrêta et Thétys vit un adolescent en sortir. Il avait son âge, à peu de choses près, et un air soucieux.

— Des ennuis ? demanda-t-il.

La question était rhétorique, Thétys tremblait, elle avait les poings si serrés autour des barreaux que ses jointures avaient blanchis et elle affichait un air désespéré.

— Au secours, murmura-t-elle.

L’homme contourna sa voiture et vint examiner la serrure, puis il demanda à Thétys de reculer un peu. Il mit les mains autour des larges pièces de fer qui composaient le verrou et commença à essayer de séparer les deux par sa seule force. Thétys entendit des cris derrière elle, ses parents accourraient à sa suite.

— Vite s’il te plaît !
— Thétys attends ! hurla Amias, nous allons t’expliquer !

Elle ne sut trop comment il fit mais le verrou céda et le portail s’ouvrit. Elle se jeta dehors mais pas assez à temps pour échapper à son père qui lui enserra le poignet.

— Lâchez-la ! ordonna son sauveur le poing levé.
— Thomas ?! Thomas Hills ? demanda Charlotte alors qu’elle reconnaissait le jeune homme.

L’adolescent stoppa son geste, Amias et Thétys en firent autant.

— Vous connaissez mon père ?
— Oh suis-je bête ! répondit Charlotte, bien sûr que tu ne peux pas être Thomas, c’était il y a des années. Alors tu dois être Océan n’est-ce pas ?

L’adolescent acquiesça mais resta tout de même sur ses gardes. Charlotte mit quelques instants puis comprit sa retenue.

— Je suis Charlotte Lewis, mais à l’époque je m’appelais Greene. Ton père et moi sommes amis de très longue date.
— Pourquoi vous la retenez en otage ? demanda Océan en montrant Thétys du menton.
— Nous ne la retenons pas en otage, mais avant de te répondre j’ai besoin de savoir. Quel âge as-tu ? Est-ce que tu as passé le cap des seize ans ?
— En quoi est-ce que cela vous regarde ?
— Tu ne réponds pas à la question.
— Vous non plus !
— Thétys n’est absolument pas en danger, elle a juste eu peur de cette maison, qui, tu dois l’avoir remarqué est maudite. Maintenant fais-moi confiance et salue ton père de ma part, je viendrai bientôt le voir. Nous rentrons !

Charlotte tourna les talons et repartit avec sa fière démarche habituelle, certaine qu’elle serait obéie. Amias entraîna gentiment sa fille mais Thétys était complètement retournée et sanglotait. Océan s’avança vers lui mais Amias fit un signe de paix et la lâcha.

— Ma chérie, dit-il tout bas, tu sais que je t’aime, tu es mon trésor depuis le jour où j’ai su que tu étais dans le ventre de ta mère, je t’en prie fais-moi confiance, je vais tout t’expliquer.

L’adolescente jeta un regard vers son sauveur qui secoua la tête, pas convaincu mais ne sachant trop que faire non plus. La solution vint avec Charlotte qui arrivait vers eux dans la voiture de police.

— Et la police tu lui fais confiance ? lança-t-elle à Océan. Amias, Thétys, montez ! On va dormir ailleurs.
— Quoi ? demanda Amias, mais où ?
— Chez lui, répondit-elle en désignant Océan.
— Chez moi ?
— J’ai appelé ton père et lui ai raconté ton acte de bravoure, d’ailleurs, j’aurais dû m’en rendre compte en voyant le portail, bien sûr que tu as eu seize ans. Je m’en veux d’avoir été aussi négligente. Allez ! En route !

Amias monta dans la voiture mais Thétys hésita, alors Océan lui proposa une place dans son bolide.

— S’ils vont vraiment chez moi nous les retrouverons là-bas.
— Ou cela peut être un piège de ta part et je vais finir dans la forêt comme cette fille, répondit l’adolescente en avançant vers la voiture.

Elle grelottait et n’avait qu’une envie : que ce cauchemar se termine.

— T’as entendu parler de June ? s’étonna Océan en ouvrant la portière côté passager.
— J’ai trouvé son corps, déclara Thétys en s’asseyant sur le siège de cuir.

Cette nouvelle vie commençait réellement sous des auspices des plus mauvais.
 


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