01 décembre

Un bureau avec vue imprenable sur les toits de New York, voilà ce que les recruteurs lui avaient promis quatre ans plus tôt. Et aujourd’hui, Ereyne contemplait ce magnifique panorama, ou presque. Des trombes d’eau froide s’abattaient sur les tours d’acier et de béton et enveloppaient la ville d’une brume poisseuse et déprimante. Les rues s’étaient fardées de mille décorations lumineuses mais rien ne semblait pouvoir éveiller la magie de noël en ce mois de décembre glacial.

— Votre rendez-vous de 14 heures est arrivé, annonça un homme entré sans invitation dans son bureau. Et vous avez un appel sur la ligne 2.

— Merci Frédéric, dit Ereyne alors qu’elle détachait son regard du paysage grisâtre pour se tourner vers celui, tout aussi épuré et morne, de son bureau.

Elle frissonna, s’enveloppa d’un long châle de cachemire, cadeau d’une grand-mère depuis longtemps décédée, et s’assit dans son large fauteuil de cuir. Quelle mauvaise nouvelle allait surgir de cet appel ? Un client mécontent ? Une facture en attente ? Un déjeuner avec l’ex future belle-mère qui souhaite ABSOLUMENT qu’Ereyne pardonne à son infidèle de fils ?

A l’autre bout du fil, un notaire. Un vieil homme à en juger par le ton de sa voix. Bienveillant, avec toute la gentillesse dont il semblait capable, ce monsieur lui annonça qu’une grande-tante était récemment décédée, et qu’Ereyne en était la plus proche descendante. La jeune femme l’écouta attentivement, alors qu’elle essayait de se rappeler de cette parente dont le souvenir demeurait très lointain. Le nom lui était vaguement familier, les traits de son visage se dessinaient avec difficulté. Ereyne avait un doux sourire et un chignon blanc en tête, guère plus. Meredith Freshwater… Ereyne n’avait pas hérité de son nom mais visiblement elles partageaient certains traits de caractère si elle prêtait foi aux propos du notaire qui lui contait les derniers échanges qu’il avait eu avec Mary. La vieille dame appréciait beaucoup la plus jeune, malgré l’absence de visites. Elle l’avait apprécié à un tel point qu’Ereyne héritait de tous les biens et propriétés de Mary… Au fin fond du Montana.

— C’est un geste d’une grande générosité au milieu d’un événement tragique, conclut le notaire. Cela ressemble en tout point à Mary.

Ereyne ne put lui donner tort, elle ne se souvenait pas assez de sa parente mais ne pouvait contester la gentillesse de cet acte. La jeune femme raccrocha, s’octroya quelques instants pour vider sa tête, et s’en fut en salle de réunion pour son rendez-vous. Elle passa le reste de la journée noyée dans ses dossiers, gardant le Montana dans un recoin de sa tête.

— Le chef a dit que c’était pour vous, déclara Frédéric je-ne-sais-pas-frapper-aux-portes en posant une nouvelle pile de dossiers sur un recoin du bureau, non sans faire sursauter Ereyne.

Elle craqua.

Ereyne se leva, attrapa son manteau rouge, vaine tentative de ressentir l’esprit des fêtes, son sac à main, et souhaita de bonnes vacances à son assistant.

— Ou partez-vous ?

— Je vais passer quelques jours dans le Montana.  Veuillez décaler mes rendez-vous.

Il ne s’agissait que d’un peu d’argent après tout. Ereyne n’était pas médecin, personne n’allait mourir et l’entreprise n’allait pas couler si elle prenait un congé.

Trente étages plus bas, Ereyne quitta l’immeuble et frissonna. Son parapluie n’était pas encore ouvert qu’elle était déjà trempée. Un taxi, son empire pour un taxi. Trois heures plus tard ses bagages étaient faits et elle était en vol pour le Montana. La pluie fit place à la neige et le monde se fit plus blanc alors qu’elle survolait plaines et forêts en direction d’une petite ville qu’elle n’avait jamais visitée. L’atmosphère froide et déprimante de New York fut plus lointaine dès la sortie de l’aéroport et oubliée à l’instant où le taxi la déposa dans le centre de Kane Hill. Ereyne se crut en Scandinavie, ou dans un énorme centre commercial. Tout n’était que lumières, guirlandes, sapins, et décorations de Noël. Les arômes de pain d’épices embaumaient l’air et des cantiques fredonnés achevaient de parfaire cette ambiance. Toutes les personnes qu’elle croisa en marchant jusqu’à l’office notarial souriaient largement et la saluaient. Maître Jones ne dérogea pas à la règle. Il fut tout aussi bienveillant qu’au téléphone et l’accueillit avec un lait de poule. Ereyne avait définitivement changé de planète.

Tous les papiers étaient prêts, aucune anicroche ne vint ternir le tableau, tout était parfait. Clefs en main vingt minutes plus tard, Ereyne sortit de l’office avec la bénédiction de maître Jones qui lui souhaita de passer un bon séjour à Kane Hill.

— Notre ville est petite, mais vous allez aimer notre communauté et qui sait, vous n’aurez certainement plus envie de partir d’ici. Personne ne part d’ici.

Ereyne sourit poliment et omit de préciser qu’elle partirait après Noël pour ne pas vexer ce brave homme.

— Merci beaucoup pour votre accueil, je vous en suis très reconnaissante.

— Tout le plaisir est pour moi. Oh, ajouta-t-il précipitamment. Ne sortez pas après le lever de la lune, d’ailleurs dépêchez-vous, la nuit est déjà tombée et c’est pour bientôt.

Il referma la porte sur ces mots, ne permettant pas à Ereyne de formuler une question. La jeune femme haussa les sourcils, murmura son étonnement, saisit sacs et valise puis s’en fut à la recherche d’un taxi. Ce fut peine perdue, elle n’avait pas fait trois pas qu’elle remarqua une chose étrange. La population avait disparu. Les rares personnes qu’elle vit en marchant étaient très pressées et filaient à toute allure. Il neigeait toujours, les décorations étaient encore là, mais personne n’animait plus les rues. Pire encore était le silence.

Moderne, et résignée à marcher, Ereyne activa son GPS et entra l’adresse dans son smartphone. Elle serait au chaud dans 20 minutes.

La ville était petite, les maisons s’étiolaient à mesure que les pas s’enchaînaient. L’air était froid, la neige tombait drue, mais l’optimisme engendré depuis son arrivée dans la ville permit à Ereyne de continuer à admirer le paysage. Les jardins étaient tous décorés, Noël était pris très au sérieux dans cette région. Néanmoins, elle commençait à fatiguer. Ses bagages lui paraissaient devenir de plus en plus lourds à mesure qu’elle les traînait dans la neige, butant contre les cailloux. Il lui fallut un peu de répit. Elle se trouvait devant une grande maison, éclairée comme les autres par des centaines de petites leds d’un blanc chaud. Le grand jardin était parsemé de petits lutins, père-Noël et nains de jardins en pleine action. Certaines pêchaient dans une petite mare, d’autres s’occupaient de mini rennes, sculptaient des morceaux de bois. Un village entier du père-Noël était ici reconstitué.

Les pieds gelés, toujours fatiguée, Ereyne abandonna son observation et aperçut au loin sa nouvelle maison. Ragaillardie par un léger regain d’énergie, elle se motiva et repartit. Mais elle n’avait pas fait trois pas qu’elle buta contre quelque chose et tomba à terre. Un cri lui échappa lorsque son épaule se cogna contre le sol dur malgré la couche de neige épaisse. Endolorie, elle grimaça et eut des difficultés à prendre appui.

— Vous n’avez rien ? entendit-elle non loin.

Ereyne vit quelqu’un sur le perron de la maison qui descendit rapidement l’allée en sa direction. Elle sentit une main s’enrouler autour de son bras et la tirer vers le haut. Elle put s’asseoir, son manteau rouge couvert de neige et regarder cette âme charitable. Il s’agissait d’un homme, d’une trentaine d’années. Des cheveux bruns bouclés, des yeux sombres, une chemise bien repassée sous un pull bleu marine et un grand sourire sur les lèvres, tel était son aide.

— Merci beaucoup, j’ai trébuché sur je ne sais quoi, dit-elle en regardant la cause de sa chute.

Il s’agissait d’un lutin vert souriant, une bêche à la main. Elle l’avait abîmé.

— Mince, je suis vraiment désolée, dit-elle tant pour le lutin que pour l’homme à côté d’elle alors qu’elle remettait rapidement la sculpture droite dans le jardin. Il a dû tomber avec le vent.

— Ces petites choses ont tendance à se promener un peu partout, ce sont des saletés qui n’obéissent jamais.

Il aida Ereyne à se relever. Celle-ci, non sans problème, put tenir debout mais sa cheville la lançait.

— Où allez-vous par ce temps ? Il fait déjà nuit et la lune va bientôt se lever, demanda l’homme en ramassant ses sacs et en lui tendant.

— Juste ici, répondit Ereyne en désignant la maison voisine.

— Oh, vous connaissiez la vieille Mary ? Je suis son voisin, Zelyan.

— Ereyne, enchantée. Mary est, enfin était, une lointaine parente.

— J’ai appris, c’est triste, elle a eu peur du grand méchant loup.

Ereyne le dévisagea, que racontait-il ? Le notaire avait dit qu’elle était partie paisiblement dans son sommeil. Zelyan prit les bagages et lui proposa d’entrer chez lui.

— La nuit va être très froide et votre maison est inhabitée depuis quelques jours. Venez, j’ai fait du feu, et j’ai l’impression que vous boîtez, venez vous réchauffer.

— C’est très aimable monsieur — appelez-moi Zelyan —, Zelyan, mais je ne veux pas vous déranger plus longtemps.

— Comme vous voudrez, vous avez vos clefs ?

Ereyne assura que oui, mais Zelyan insista pour qu’elle les sorte. Ce qu’elle fit, ou du moins tenta.

— C’est fou, j’étais certaine de les avoir mises dans cette poche.

Ereyne commença à fouiller son sac, à en extraire le contenu, mais aucune trace des clefs et son équilibre précaire l’obligea à se tenir à Zelyan.

— Je n’accepterai pas de nouveau refus, déclara Zelyan avec un sourire, venez, vous emménagerez chez vous demain. La lune va bientôt se lever.

Il offrit son bras et l’entraîna vers sa maison. Ereyne y découvrit un lieu chaleureux, accueillant, à l’image de son propriétaire.

— Vous avez vraiment une magnifique maison, dit Ereyne alors qu’elle lui tendait son manteau et se dirigeait, à son invitation, vers le salon où trônait un énorme sapin.

— Merci, répondit Zelyan sans se départir de son sourire charmeur, j’aime croire que chacun se sente à l’aise ici, comme chez eux.

— C’est réussi.

— Un chocolat chaud ? proposa-t-il. C’est obligatoire en cette saison.

A la réponse affirmative d’Ereyne Zelyan s’éclipsa un instant, non sans demander à son invitée de s’installer dans le canapé. Il passa en cuisine, donna un ordre à un vieil homme jusqu’à présent occupé à décorer des sablés puis repassa dans l’entrée, ouvrit une armoire verrouillée d’où il récupéra un fusil et une cartouche et sortit.

Il arma son fusil, l’ajusta sur son épaule, visa, et appuya sur la gâchette.

La tête du lutin fêlé malencontreusement par Ereyne explosa, répandant une sorte de slime violet pailleté sur la neige immaculée. Tous les autres s’agitèrent et fuirent vers les buissons, les pots de fleurs, le moindre recoin leur permettant de se soustraire à la vue de Zelyan. En un instant plus aucun personnage ne fut visible.

Zelyan baissa son fusil.

— Je t’avais dit de ne pas bouger.

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