04 décembre

Le temps était relatif, la distance tout autant. Les quinze mètres séparant les deux maisons parurent se transformer en une dizaine de kilomètres pour Ereyne qui lutta de tout son être pour ne pas galoper. Le soleil illuminait un ciel sans nuage, la vue était dégagée, mais la peur de rencontrer un loup lui écrasait les entrailles. La jeune femme jetait des regards en tous sens et manqua plus d’une fois de tomber à terre. Comme Zelyan l’avait annoncé, des traces de sang couvraient les marches du perron surplombées d’un petit auvent blanc. Assombries, les larges taches brunes sur le bois blanc témoignaient de la violence des derniers instants de la vieille femme. La porte agrémentée d’une couronne de branches, savant mélange de vert, d’or et de rouge, n’avait pas été épargnée. La poignée portait encore les séquelles de ce qui fut certainement une ultime tentative de fuite.

Cette vision d’horreur fut glaçante. Ereyne resta figée en bas des marches, incapable de quitter la scène de crime des yeux. Le sang brun contrastait avec toute la magie ambiante, accentuant l’atrocité. Elle ne pouvait poser un pied sur ces marques.

— C’est… horrible.

Elle ne pouvait se résoudre à avancer plus. Elle fouilla dans son sac et, à son grand étonnement, y trouva rapidement ses clefs. La jeune femme les observa à la recherche d’une clef pouvant convenir à une porte latérale ou bien une porte arrière qui lui éviterait de poser le pied sur la scène de crime.

Un aboiement lui fit tourner la tête, Zelyan, ou quelqu’un d’autre, avait lâché les chiens qui galopaient et bondissaient, langues au vent, dans la neige. Ils virent Ereyne et foncèrent vers elle, sautant des buissons de plus d’un mètre cinquante comme s’ils s’étaient trouvés face à de petites marches. Ils retombaient avec force dans la poudreuse qui explosait à leur contact en une pluie blanche.

Cerus, le plus âgé des trois, s’approcha en quête d’une flatterie puis renifla le sol taché, non sans provoquer une réaction brusque chez Ereyne.

— Eloigne-toi de là, c’est du sang.

Le chien n’en avait cure, il poursuivit son exploration sur le perron, ignorant les cris d’Ereyne, jusqu’au moment où une voix hurlant son nom résonna dans le quartier. En deux bonds il fut de retour dans son jardin, aux pieds d’un homme difforme dont les cheveux blonds bouclés et les yeux bleus évoquèrent à Ereyne le cliché d’un surfeur australien.

— Je suis désolé, dit-il en boitillant le long de l’allée de la nouvelle demeure d’Ereyne. Il n’est pas méchant, il est juste très curieux. Sage Cerus !

— Aucun mal n’est à déplorer, c’est une boule d’amour, sourit Ereyne.

— Il ne sort pas du jardin habituellement, enfin si, mais il ne rentre pas dans celui des autres, enfin si, sauf lorsque des gens sont à proximité, et encore, bon d’accord il fait ça souvent. Mais, je lui demande de ne pas le faire. Il ne m’écoute jamais.

Il voulut attraper le chien par le collier mais Cerus s’échappa et vint tourner autour d’Ereyne qui lui offrit une caresse.

— Il ne mord pas, la rassura l’homme.

— Je sais, ses frères et lui ont dormi avec moi cette nuit, Zelyan a eu la bonté de me laisser dormir chez lui. Je m’appelle Ereyne.

Presque volontairement.

— Voilà où ils étaient passés cette nuit, j’ai eu bien froid. Faux frère va ! ajouta-t-il à l’attention du chien qui l’ignora royalement. On ne s’est pas vus, je suis rentré tard. Je suis Caron, le frère de Zelyan.

— Enchantée.

— Que viens-tu faire devant la maison de la vieille Mary ?

— Elle m’a légué sa maison et le reste, mais je n’arrive pas à entrer, je n’avais pas su qu’elle, qu’elle, enfin que cela s’était passé ici, dit-elle en désignant les flaques de sang.

Caron haussa les épaules, ce n’était qu’un peu de sang, et la mort faisait partie de la vie.

— Elle passait son temps à crier sur les chiens, ils auraient soi-disant mangé son chat. Je l’entends encore l’appeler « Persiflore ! Persiflore ! » avec sa voix aigüe. Ca ne m’étonnerait pas que le chat ait fui pour sauver ses oreilles, ou alors un loup l’a dévoré, comme sa maîtresse. Une chose est sûre, ce ne sont pas les chiens les coupables.

Ereyne tiqua, elle entendait bien trop parler de loups pour ne plus penser à une mauvaise blague. Elle questionna Caron qui se prêta bien volontiers au jeu des réponses tout en montant les marches, peu regardant sur les traces de sang gelé.

— Passe-moi les clefs, dit-il à Ereyne qui les lui tendit. Je pense que le chat est là-dedans, planqué dans une armoire ou sous un lit.

Il déverrouilla la porte puis redescendit prendre les bagages qu’Ereyne n’avait toujours pas déplacés, ne pouvant se résigner à poser un pied sur les marches.

— Ce n’est qu’un peu de sang, grogna-t-il tandis qu’il remontait et pénétrait pour la première fois dans la maison de sa voisine de longue date. Oh pivert*, finalement ne viens pas.

— Qu’y-a-t-il ?

— J’ai trouvé le chat. Et apparemment un loup aussi. Je ne savais pas qu’ils entraient dans les maison.

Effarée, horrifiée, curieuse, Ereyne monta les marches quatre à quatre et rejoignit Caron. Elle découvrit à son tour le cadavre du pauvre animal dont il ne restait plus qu’un morceau de fourrure et une tête, et un bout de patte, et la queue, au milieu d’une autre flaque de sang.

— Oh mon Dieu ! s’exclama Ereyne.

— Blasphémer c’est mal.

— Je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison.

Elle sortit sur ces mots. Son estomac s’était retourné, les vomissements n’étaient pas loin. Elle s’agenouilla devant un buisson et respira plusieurs fois, priant tous les saints du paradis pour que la nausée passât. Elle ne pouvait ôter cette vision de son esprit, les restes du chat étaient gravés dans ses rétines.

— Ereyne ? Tout va bien ? Que s’est-il passé ?

Ereyne releva la tête, livide, les yeux voilés par des larmes, mélange de choc et de douleur, mais ne put articuler un mot. Zelyan lui tendit une main amicale qu’elle saisit et l’aida à se mettre debout alors que Caron sortait à son tour de la maison.

— C’est un carnage là-dedans. Persiflore a étalé ses entrailles partout.

— Qu’est-ce que tu fais là Caron ?

— Je récupérais le chien qui tournait autour d’Ereyne. Ce bazar va être long à nettoyer.

— Je ne mettrai plus jamais les pieds dans cette maison, murmura Ereyne, pâle comme la mort.

Zelyan enroula doucement un bras autour d’elle et la colla contre lui.

— Je te ramène dans ta chambre.

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