07 décembre

Ereyne ouvrit les yeux et instinctivement contracta tous ses muscles, en alerte. Elle n’était plus dans une rue enneigée mais au fond d’un lit confortable et chaud. Tout était tranquille, calme, doux, et immobile, même ses jambes. Un pic d’adrénaline la parcourut, elle tenta vainement de bouger un pied, sans succès. Ses jambes refusaient de répondre. Elle les sentait, preuve que ses nerfs étaient encore fonctionnels, mais aucun mouvement n’était possible. Elle s’assit et découvrit, non sans soulagement, que Ceros était couché, ou plutôt étalé sur ses jambes. L’animal la regarda et elle sentit son cœur fondre.

Un long câlin plus tard, elle se dégagea de l’animal et quitta sa chambre, le cœur en vrac. Il faisait nuit, et frais. Aucune lumière n’était allumée dans la maison, bercée de fait dans une pénombre peu rassurante. A tâtons, elle chercha l’interrupteur du couloir et jaillit la lumière. Lentement, elle descendit l’escalier, le chien menant la marche, et se mit en quête d’un outil, ustensile ou objet qui pourrait lui servir d’arme. Son dernier souvenir la hantait, ce monstre énorme qui lui bondissait dessus alors qu’elle criait à Zelyan de se dépêcher. Comment était-elle revenue ici, dans la maison de Zelyan, en un seul morceau ? Elle l’ignorait, mais une chose était sûre, elle devait à tout prix fuir cette ville démoniaque.

Un feu crépitait dans la cheminée du salon, les cartons étaient toujours entassés un peu partout. Le chien grogna et Ereyne vit quelque chose bouger sur le canapé.

— Qui va là ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle espérait ferme.

— Ce n’est que moi, répondit Zelyan. Comment vas-tu ?

Sa tête la lançait, un étau s’était installé dans sa poitrine, un pivert martelait un tronc dans son cerveau et la Terre tournait plus vite qu’habituellement. A part cela elle allait bien.

— Que s’est-il passé ? Le… loup…

Zelyan se leva et s’approcha d’elle. Ereyne avait les larmes aux yeux à la simple pensée de l’attaque, elle ne gardait que des bribes de souvenirs, pas assez pour être terrorisée et trop pour croire à un accident. Elle tendit une main tremblante à Zelyan qui s’en saisit et vint se blottir contre lui. Il la serra contre lui et plongea le nez dans sa chevelure, humant son parfum.

— Tout va bien. Je suis là. Ce n’était rien.

— Rien ? Rien ! Qu’est-ce que c’était ? demanda Ereyne en se détachant de lui.

Zelyan hésita longuement, il la regarda, un peu gêné, et lui confessa tout.

— C’était un lapin.

— Pardon ?

Elle n’en crut pas ses oreilles.

— Un lapin ? De deux mètres de haut ?

— Un lapin adulte… d’une cinquantaine de centimètres.

Incroyable, il se moquait d’elle, les yeux dans les yeux. Un lapin ! L’énorme monstre, un lapin !

— Tu… te moques de moi ?

— Je pense que la surprise t’a prise de court, tu as glissé si vite…

— C’était un monstre ! Pas un lapin !

— Un lapin adulte, ils peuvent facilement te sauter au visage, je comprends ton interprétation.

Ereyne le fusilla du regard. Elle n’était pas folle. Au dehors des hurlements se faisaient entendre. Des loups hurlaient à la lune. Elle avança vers la fenêtre, heurta un meuble qui gémit, sursauta d’étonnement,  et s’appuya contre le rebord de la vitre, le cœur en chamade.

— Qu’est-ce que ?

A la lueur du feu de bois, elle découvrit un homme, assis dans un fauteuil, dévasté. L’un de ses yeux était fardé de violet, l’autre tellement gonflé que les paupières se rejoignaient. Son nez était en sang, tout comme une partie de sa lèvre inférieure. Chaque respiration était pour lui un supplice, il bougeait à peine.

— Oh mon dieu, mais que vous est-il arrivé ? Demanda Ereyne en s’agenouillant près de lui.

Elle réprima un mouvement de recul devant sa nudité et attrapa une couverture qu’elle déposa sur son corps amoché dans un geste bienveillant et pudique, ce qui ne manqua pas de déclencher un ricanement de la part de Zelyan et un mouvement de refus, bien vite suivi par un grognement de douleur en provenance de l’invité mystère.

— John aime un peu trop chasser le lapin…

— Hnn, répondit l’intéressé qui ne pouvait plus articuler, la mâchoire broyée.

— Pourquoi est-il nu ? Que ? Comment ?

Ereyne avait tant de questions qu’elle ne savait par où commencer.

— John était parti chasser, commença à expliquer Zelyan.

— Nu ?

— C’est l’une des raisons pour laquelle il vaut mieux ne pas sortir la nuit, on peut croiser John à poil.

— Tu te moques de moi ?

— Absolument pas, John est très vieille école, genre préhistorique. Les fusils de chasse ce n’est pas pour lui, il traque sa proie et la capture à mains nues.

— Et pourquoi a-t-il fini dans cet état ?

— Il… Il a chassé le mauvais gibier.

— Un lapin adulte ?

— Adolescent, grommela l’homme sous la couverture.

— Bien dit, confirma Zelyan. Il chasse de petits lapins et parfois se trompe de cible. Il chasse des femelles lapins et ne fait pas attention aux lapins mâles à côté qui lui explosent la tête car il s’est approché d’un peu trop près à la lapine dont le lapin appréciait la compagnie.

Ce discours n’avait ni queue ni tête. Ereyne, accroupie auprès de John, se laissa tomber à terre. Elle était fatiguée, confuse, et nauséeuse. Ceros, seul repère stable dans cet environnement chaotique, posa une tête réconfortante sur son genou. Elle l’en remercia d’un câlin.

— Je t’aime.

— Je vais finir par être jaloux de mon chien, dit Zelyan en s’abaissant à son niveau.

Il posa une main dans le creux du cou de la jeune femme, et l’approcha tendrement de lui. Leurs fronts se touchèrent et Ereyne savoura quelques instants la sensation.

— C’était magique aujourd’hui, déclara Zelyan dans un murmure. Le reste n’est que détail.

— C’était un loup Zelyan, un loup m’a attaquée, j’ai failli mourir. Je veux partir d’ici.

— Tu ne risques rien, je te l’ai promis, dit-il avant de sceller leurs lèvres. Reste avec moi. Je te protègerai.

Ereyne lui rendit son baiser, douceur appréciable en cette nuit de cauchemar. Elle se colla à lui, attirée par sa chaleur. Ses bras lui faisaient oublier tout cet enfer, entre eux plus rien n’avait d’importance, ils étaient ce havre de paix dont elle avait besoin.

— Je ne peux pas rester. J’ai tellement peur. Mary, Persiflore, moi ce soir. Comment peux-tu me garantir que tout ira bien ?

— T’as vu l’état de John ?

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